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Sommaire
Volume 1, no 1
Repenser la gauche économique selon nos propres critères

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Repenser la gauche économique selon nos propres critères

 

L'équipe de l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS)
www.iris-recherche.qc.ca

 

L'édification de la social-démocratie, qui représentait le projet de société porté par les idéaux progressistes de la Révolution tranquille, posait ses assises sur la réalisation du compromis fordiste entre croissance et partage de la richesse. L'équilibre précaire de l'aménagement de ce « cercle vertueux » permettait d'atténuer - sans les résoudre complètement et parfois de manière insatisfaisante - les contradictions entre les objectifs de croissance économique, d'une part, et ceux de développement social, de luttes aux inégalités et de solidarité, d'autre part. La rupture de ce compromis social, propulsé par un ensemble de facteurs économiques, idéologiques et politiques (libéralisation des échanges, stagflation des années 70, montée des gouvernements conservateurs, pour n'en nommer que quelques-uns), a ouvert la porte à l'émergence d'une nouvelle idéologie économique et sociale qui allait rapidement imposer une certaine hégémonie, tant au Québec que dans l'ensemble des sociétés occidentales : le néolibéralisme.

Cette idéologie appelait, au nom de la sacro-sainte croissance, à la mise de côté et même au renversement des objectifs de justice sociale qui animaient de larges pans de la société québécoise. Le compromis entre croissance et partage devenait impossible et même nuisible. Appuyé sur une interprétation primaire de la théorie économique néoclassique, le néolibéralisme transformait l'intervention étatique, les programmes sociaux, l'impôt, les services publics gratuits et les législations sociales en ennemis du progrès.

Confrontée à ce dilemme, la gauche québécoise, qui ne pouvait plus, selon la logique néolibérale dominante, exiger à la fois croissance et justice sociale, s'est souvent vue contrainte de ranger ses objectifs sociaux au second plan suite à son incapacité idéologique et politique à renoncer à l'objectif de la croissance économique. 

La revalorisation de la gauche doit donc s'effectuer à trois niveaux. D'une part, apprendre à affirmer la priorité des objectifs sociaux sur la croissance économique; d'autre part, se convaincre et convaincre la population que le bien-être de la collectivité, de la démocratie et de l'environnement passe par cette priorisation; enfin, ce n'est qu'après avoir dépassé l'angoisse de la croissance à tout prix, qu'il faudra remplacer l'idéologie néolibérale par des modèles de développement alternatifs.

Nous examinerons dans ce texte de quelle façon l'idéologie néolibérale remet en question le modèle d'État solidaire qu'a mis sur pied et défendu la gauche. Nous analyserons ensuite rapidement la montée, même au sein de la gauche, du néolibéralisme et enfin nous explorerons quelques exemples d'enjeux où la priorité des objectifs sociaux devrait être mise de l'avant afin d'ancrer plus solidement à gauche les solutions aux problèmes d'aujourd'hui.

Triomphe de l'individualisme néolibéral 

La contamination de l'idéologie néolibérale, autant à gauche qu'au centre, est venue transformer tout particulièrement notre perception du rôle de l'État et de la régulation politique de l'économie. Nous sommes passés d'un monde dans lequel l'interventionnisme étatique était perçu comme un moteur du développement et d'une juste répartition des richesses à un monde où seul le marché est apte à remplir ces fonctions.   

Depuis lors, l'idéologie économique dominante appelle à la dissolution des mécanismes fiscaux, à la réduction de la taille de l'État et à la privatisation des services publics. Ces transformations s'inscrivent dans une perspective de démutualisation des risques, c'est-à-dire, en vertu du principe de « l'utilisateur-payeur », de transférer aux individus et ménages des responsabilités jadis assumées par la collectivité. Ce principe suppose que les risques du vivre ensemble et la prise en charge des cycles naturels de la vie soient renvoyés aux personnes sommées de s'occuper individuellement de leur santé, leur éducation, leur transport, leur retraite, etc. Le néolibéralisme amène donc avec lui un retour en force d'une perspective strictement individuelle des questions de société. Que ce soit le bien commun, le bien-être pour tous et toutes, l'intérêt général, le bonheur, etc., toutes ces formules se désagrègent en entraînant avec elles la disparition, tant réelle que symbolique, des liens de solidarité unissant les membres d'une communauté.

Ce changement de paradigme économique se répercute sur tous les aspects de la vie en incitant à l'individualisation des coûts jadis considérés collectifs. Le remplacement de l'impôt par toutes sortes de ponctions sous forme de frais ou de tarifs est certainement emblématique de cette transformation et porte en lui un double effet : il tend d'abord à étendre le modèle de la transaction commerciale individuelle à toutes les pratiques de la vie et il accélère, d'autre part, le démantèlement de l'État en tant que régulateur de l'allocation des ressources. Ce dernier se voit substitué non pas par le « marché » libre et autorégulé, mais par le régime de planifications autoritaires propre au fonctionnement des organisations transnationales.

Sans repère « communautaire », tous les mécanismes de redistribution qui se voulaient les concrétisations pratiques de l'entraide, du don ou de la générosité d'une société envers elle-même perdent leur point d'ancrage, leur repère et leur sens. La fin de la « culture de la gratuité » des services publics et de leur universalité marque en définitive la fin de l'idée de communauté à laquelle se rattachait le destin économique propre à la social-démocratie. La société, qui impliquait une forme de fraternité et laissait un monde commun en héritage, se trouve de plus en plus atomisée par l'expansion démesurée de la sphère marchande et se fragilise au fur et à mesure que l'État social se trouve remodelé pour ne remplir que ses fonctions primaires (sécurité, infrastructures de transport, justice), renvoyant le reste à l'entreprise privée. Avec raison, une critique de la social-démocratie et du keynésianisme doit s'effectuer. On pense ici à la mise en place d'appareils technocratiques souvent trop rigides pour répondre aux besoins changeants de la population. On pense également à la valorisation d'un modèle hiérarchique qui reproduit à l'intérieur des institutions étatiques et des organisations sociales les mêmes penchants autoritaires que ceux de l'entreprise privée. Toutefois, cette critique, contrairement à celle avancée par le néolibéralisme, ne vise pas à détruire le modèle de l'État-providence, mais bien à lui redonner une impulsion progressiste devant redynamiser son développement. 

La gauche qui s'oublie           

Dans ce contexte de retour en force de la prédominance de l'idéologie capitaliste hégémonique, la défense des acquis passés est devenue la priorité des différents mouvements progressistes. Acculée à une position de résistance, la gauche se voit contrainte à faire un ensemble de concessions à la pensée économique de droite. L'intention de ce texte n'est pas de les retracer toutes ou de faire le procès des événements qui y menèrent. Il nous apparaît beaucoup plus pertinent, dans l'optique d'un travail de longue haleine devant mener à une réactualisation de la gauche économique, de comprendre comment l'idéologie néolibérale a réussi à universaliser ses propres critères de validité.

Dès le tournant des années 1980, il est possible de constater un transfert de gauche à droite de l'axe principal servant à définir : l'acceptable et l'inacceptable, l'efficace et l'inefficace ou encore le juste et l'injuste. Ce changement s'explique par un ensemble complexe de facteurs. À gauche, il est possible d'évoquer la perte de vitesse du mouvement syndical, la désagrégation de l'empire soviétique, une certaine démobilisation des mouvements populaires et le défi posé aux politiques keynésiennes par la stagflation. À droite, une situation inverse s'observe : retour en force du conservatisme, prise du pouvoir par des gouvernements ayant comme programme avoué le démantèlement - au moins au plan rhétorique - des institutions publiques et de contrôle politique de l'économie et une désaffection apparente de la population envers l'héritage des Trente Glorieuses. Le constat est assez clair : depuis 1980 la droite domine tandis que la gauche doit s'adapter à cette « nouvelle réalité ».

Retraçons ici brièvement ce parcours. Dans la foulée de la Révolution tranquille, la gauche, sans réussir à s'imposer de manière hégémonique, parvient tout de même à imposer la prise en compte de certains de ses critères de validité, de ses références et de ses projets comme inséparables de toute idée de progrès et de modernité. Il fallait en finir à tout prix avec le Québec archaïque, autoritaire et religieux, d'abord en libérant les esprits de l'influence de l'Église catholique, mais aussi en libérant le territoire et sa population de la domination des Trusts de l'Amérique anglo-saxonne. Si, dans le développement économique de la « Belle-Province », les intérêts et la volonté de la majorité avaient été jusque-là considérés comme négligeables, un des axes du projet politique progressiste qui traversa les années 1960-1970 porta justement sur une revalorisation de la capacité du peuple québécois à prendre en mains son propre destin.

Dans ce sillon, la gauche sociale - tant au niveau des transformations concrètes des institutions qu'au niveau des mobilisations populaires - imposa un certain nombre de critères servant à l'établissement du sens commun : 1) justice sociale, lutte à la pauvreté et partage de la richesse sociale; 2) constitution d'institutions démocratiques, laïques et publiques; 3) respect et prédominance de la volonté populaire, du bien commun et de l'intérêt général; etc.

Toutefois, cette relative influence des idéaux de gauche ne réussit pas à s'incarner dans le temps. L'échec du projet souverainiste et la coopération « réaliste » avec le pouvoir étatique ont fini par épuiser le projet social-démocrate de la Révolution tranquille. Aussi, l'émergence d'une classe capitaliste québécoise vient brouiller les repères identitaires qui facilitaient la mise en opposition des intérêts des différentes classes. Finalement, la confrontation à une stratégie large et structurée de transformation des conceptions de la relation entre intervention publique et économie viendra mettre à mal la capacité de la gauche, tant intellectuelle que pragmatique, de s'imposer comme ingénieure des agendas politique et social.

La prédominance des idées néolibérales n'est pas apparue du jour au lendemain et ne s'est pas imposée à la population sans un travail de tous les instants de la part de plusieurs intervenant-e-s. Parmi ceux-ci, on remarque l'apparition et l'influence toujours grandissante de think tanks qui inondent le public et les médias d'opinions et d'analyses à prétention objectives. On pense ici évidemment à l'Institut économique de Montréal (IEDM), à l'Institut Fraser ou encore l'Institut CD Howe. Ces groupes ont comme caractéristiques communes de partager un axe d'analyse ultra-libéral et de tout mettre en œuvre pour en faire la promotion. Ces groupes sont, tout comme le processus d'épuration néoclassique des départements de « sciences économiques » et bien d'autres éléments, le résultat d'un long travail de militantisme intellectuel datant de bien avant les années 80 et 90 - pensons à la Société du Mont Pellerin, 1947, ou à la Trilatérale, 1973.  

Ainsi, que ce soit en utilisant les médias, des conférences, des publications ou des activités visant le réseautage entre les gens d'affaires et leurs client-e-s du secteur public, ces think tanks ont réussi à faire partager leur vision du monde par la majorité des individus constituant le corps politique, administratif, financier, académique et médiatique de l'élite québécoise. Le retour du balancier en faveur du libéralisme économique et du tout au marché est à comprendre pour ce qu'il est, une construction lente et patiente d'une idéologie à prétention universelle devant embrasser et transcender la totalité des faits sociaux.

Face à la promotion tous azimuts d'un agenda de réformes prônant la restauration des privilèges du capital, la défense du bien commun en vient à être considérée comme une entreprise dépassée, appartenant à un ancien cadre d'analyse et à une pratique politique révolue. Fait preuve aujourd'hui d'immobilisme toute personne ou tout groupe qui se prononce dans l'espace public en faveur de l'intérêt général au détriment de l'enrichissement particulier. Un drôle de réflexe s'instaure à gauche : faire passer la réception et l'acceptation de nos proposions par quelques commentateurs, éditorialistes ou chroniqueurs de la droite économique avant le respect de nos propres principes et valeurs. Crédibilité, réalisme et pragmatisme demeurent des vertus, mais elles sont corrompues et inféodées à une logique individualiste si on ne les dégage pas du contexte intellectuel et idéologique dominant. 

Quelques pistes et critères pour une gauche « offensive »

L'IRIS invite donc la gauche québécoise - et plus particulièrement les acteurs et actrices de la gauche économique - à se poser la question suivante : est-il toujours raisonnable, dans ce contexte de crise financière et de « faillite » de l'économie non régulée, d'adopter une attitude de stricte défense des acquis ? Surtout dans un contexte où nos élites politiques et économiques agissent déjà comme si ces acquis étaient irrévocablement appelés à disparaître. Pour que la gauche québécoise réussisse à renaître de ses cendres et serve à nouveau de pôle d'attraction aux aspirations de liberté de l'ensemble de la population, il est grand temps de rebâtir un projet politico-économique sur nos propres bases en arrêtant nos infructueux essais de s'inscrire de manière dynamique comme joueurs reconnus et respectés à l'intérieur de l'arène néolibérale.

Comme cette section le démontrera, il n'est pas question ici de développer en opposition à une idéologie obtuse son strict pendant de gauche, mais bien de se dégager d'une emprise théorique qui nous empêche de penser notre développement. 

Le développement d'une pensée économique à gauche nécessite une réaffirmation des principes et valeurs qui ont traversé l'histoire des mouvements sociaux. La gauche peut certes quitter un temps ses origines pour s'employer à concrétiser ses idées par la participation au pouvoir, mais une telle rupture, en s'éternisant, force une dérive qui à terme devient contreproductive. Réaffirmer la prédominance des principes égalitaires - pour nommer ainsi ce qui constitue la colonne vertébrale des gauches économique, sociale et politique - devient impératif afin d'effectuer un retournement nécessaire : réussir à opposer aux critères d'efficacité économique du néolibéralisme des critères de validité qui nous sont propres.

Sans prétendre épuiser le sujet, observons certains cas concrets. En procédant par opposition, on peut voir comment les critères de validité retenus peuvent grandement influencer le positionnement des intervenants et intervenantes de gauche.

Hydro-Québec doit-elle soutenir l'allègement du fardeau fiscal et le remboursement de la dette ou satisfaire les besoins de la population ?

À en croire quelques convertis de la « gauche efficace », il est aberrant de se priver de revenus potentiels en maintenant les tarifs d'Hydro-Québec à un si « bas » niveau. Il faudrait donc augmenter les tarifs pour qu'ils atteignent le prix du marché et même privatiser une partie de la société d'État au « profit » des contribuables. On veut, de la sorte, augmenter la rentabilité d'Hydro-Québec pour que l'institution devienne un moteur de croissance économique et une source non fiscale de revenus pour l'État. Plusieurs individus ou groupes se réclamant de la gauche appuient ce type d'initiative, y voyant l'occasion de « moderniser » leur discours tout en trouvant un moyen de créer de la richesse sans grand risque.

Cette perspective constitue une trahison de la mission originelle d'Hydro-Québec qui était d'offrir à tous les Québécois et les Québécoises de l'électricité à bon prix et non pas de financer les dépenses de l'État. Elle néglige aussi l'effet redistributif important qu'exercent les bas tarifs. En effet, la consommation d'électricité n'augmente pas de manière proportionnelle au revenu. Les plus pauvres consacrent donc une plus grande part de leur revenu en électricité, ils sont donc les principaux bénéficiaires des bas tarifs. L'argument pseudo-environnementaliste de faire payer plus cher afin de forcer l'économie d'énergie ne tient pas la route non plus. Les estimations de l'élasticité-prix de l'électricité dans un pays nordique indiquent qu'une hausse de 10% des tarifs n'entraînerait qu'une baisse de 2 à 4% de la consommation [1]. C'est donc dire que l'efficacité environnementale de cette mesure ne compenserait en rien pour les inégalités qu'elle provoquerait. On peut aussi questionner l'existence même d'un « marché » de l'électricité pour un produit que les coûts de transport influencent énormément et qui est produit par un monopole étatique. En fait, en parlant de « marché de l'électricité » les tenants de l'augmentation des tarifs parlent du prix que les États-Uniens et les États-Unienes sont prêts à investir pour obtenir de l'électricité. Or, ce prix n'est pas représentatif de la juste « valeur » de l'électricité, mais des choix erronés des administrations états-uniennes en matière de politique énergétique et de la sagesse de la nationalisation de l'hydroélectricité par le Québec. Si les États-Unis venaient à manquer d'eau pour en avoir trop gaspillé et se proposaient d'acheter l'eau potable du Québec, le gouvernement du Québec devrait-il commencer à tarifer l'utilisation que les Québécois-e-s font de l'eau ? Poser la question c'est y répondre.

Ce cas est donc emblématique d'une des distorsions dans laquelle la gauche s'est lancée. Pour passer pour crédible aux yeux des commentateurs de la droite économique, on aborde la question du développement d'un organisme public en prenant comme critère un élément cher à nos adversaires, soit la croissance économique et la lutte à la dette. Au-delà de la question d'Hydro-Québec, la gauche économique n'aurait-elle pas tout intérêt à développer sa propre « perspective » en ne rabâchant pas uniquement ce qui vient d'en face ? Ici, un premier critère caractéristique de gauche se dessine : la satisfaction des besoins de la population comme impératif d'interprétation et d'acceptation d'un service, d'une institution ou d'une politique économique. Ainsi, des propositions telles que le revenu minimum garanti, l'augmentation des prestations d'assurance sociale, l'indexation du salaire minimum au seuil de faible revenu ou encore le maintien de bas tarifs hydroélectriques sont à évaluer selon leur capacité à répondre à des besoins essentiels et non en se basant sur les variations du PIB qu'elles peuvent créer. 

De la surconsommation, au développement durable et à la décroissance             

Le capitalisme produit sans cesse. Cette course effrénée poussant la production vers de nouveaux sommets ne peut s'accomplir qu'en consommant toujours davantage de ressources premières et qu'en repoussant les limites des territoires « vierges ». Au Québec, deux secteurs industriels sautent aux yeux pour leur complète omission de ce que l'on nomme les externalités : la foresterie et les mines. En cette ère de développement durable, le capitalisme dévastateur qui caractérise ces deux industries ne semble toujours pas avoir intégré un fait assez simple : nous vivons dans un monde fini et limité qui ne peut fournir à volonté le maximum de ressources.

Ce type d'économie destructrice de l'environnement n'est malheureusement pas le monopole du secteur de l'exploitation des ressources naturelles, tout le développement urbain et régional suit cette même voie. Dans nos villes règnent le béton, l'automobile, l'asphalte et le néon. L'économie de surconsommation n'est pas uniquement une économie se goinfrant de matières premières tout en détruisant les écosystèmes du globe, mais est aussi une économie qui ne parvient plus à reconnaître ce gaspillage. Il y a ici, et ceci n'est pas nouveau, un point d'achoppement majeur de différentes théories progressistes qui refusèrent longtemps - et certaines ne l'accepte encore que du bout des lèvres - que l'augmentation du revenu des salarié-e-s soit autre chose qu'un gain dans l'absolu. Ici, une longue tradition de lutte pour l'augmentation des revenus de la population qui était justifiée par les conditions socio-sanitaires déplorables et par le manque d'accès à une alimentation saine, des logements décents et une éducation de qualité, mériterait une remise en question par ses défenseurs naturels. Le questionnement sur la limite supérieure de l'augmentation des revenus (et de la consommation) devra émerger dans une nouvelle gauche qui se veut tout aussi écologique qu'égalitaire. La lutte pour l'appropriation des gains de productivité des mains des entreprises et investisseurs ne doit plus se faire uniquement au sein des entreprises, mais doit aussi intégrer la notion de partage de la richesse à l'ensemble de la société. À ce niveau, des mécanismes de fiscalité, de négociation centralisée et de réglementation des prix doivent être mis de l'avant.

Voici un deuxième critère caractéristique de la gauche : prendre des décisions en fonction de la capacité de la planète à survivre à long terme à ces choix, voire à en bénéficier. La gauche qui vise l'accroissement sans fin des revenus des salarié-e-s ne vaut guère mieux que la droite qui fait de la croissance sans fin son leitmotiv. Le développement durable ne peut être le fait unique des gouvernements et des entreprises, les mouvements populaires et sociaux se doivent d'intégrer la question environnementale au centre de toutes leurs revendications. Plus encore, la réflexion sur les limites de la croissance de notre consommation et du gaspillage des ressources devra occuper le cœur d'une gauche renouvelée.

Individualisme ou collectivisme

La tarification des services publics est l'une de ces questions qui éclairent au mieux la distinction entre une vision individualiste ou collectiviste de l'économie. Les défenseurs de la tarification directe des services invoquent le principe de l'utilisateur-payeur pour vanter leur point de vue. Selon ce principe, l'équité veut que chacun paie pour l'utilisation d'un service public afin d'éviter que la collectivité paye pour un avantage individuel. On trouve là le comble de l'individualisme économique : l'utilisateur d'un service étant le bénéficiaire direct d'une « activité économique », il est normal, comme cela s'opère dans le marché, que ce dernier en assume les coûts. Ici, l'éducation, la santé, l'électricité, l'eau, etc., perdent leur caractère de biens collectifs pour n'être que des marchandises parmi tant d'autres.

L'exemple de la tarification de l'éducation postsecondaire est éloquent à ce sujet. Bien des progressistes ont fait leur la prétention qu'il serait normal que les étudiant-e-s défrayent la majorité des coûts de leur éducation, puisqu'au final ils en seront les principaux bénéficiaires. Cependant, ces mêmes personnes semblent oublier que l'éducation postsecondaire dépasse de beaucoup la stricte formation qui permet aux étudiant-e-s d'espérer faire un bon salaire, mais est également un lieu de socialisation devant permettre l'émergence d'un esprit critique. Posons la question directement : qui profite le plus d'un haut taux de diplomation postsecondaire ? Les étudiant-e-s eux-mêmes, certes. Les entreprises qui peuvent ainsi compter sur des employé-e-s compétents, bien entendu. La société dans son ensemble qui profite économiquement et socialement de l'afflux de nouveaux diplômé-e-s, sans l'ombre d'un doute. Mais, par-dessus tout, c'est l'existence d'un lieu où nous pouvons nous penser nous-mêmes comme groupe et où nous pouvons penser notre propre devenir que l'université dans son principe nous apporte à tous et toutes, et cela, ça n'a pas de prix.

La gauche économique doit s'opposer au principe de l'utilisateur-payeur qui réorganise l'accessibilité des services publics selon les moyens financiers de chacun-e, tout en fragmentant notre représentation de leur utilité - dans cette optique, un service public ne serait utile qu'à son utilisateur ou son utilisatrice et non à la collectivité. La gauche économique doit se faire le porte-voix de l'accessibilité universelle et de la gratuité des services publics. Ces deux principes sont la base même de la solidarité sociale et la concrétisation d'un « sens » de la collectivité.                  

Conclusion

La crise financière actuelle ouvre une fenêtre d'opportunités permettant de réactualiser la pensée économique et politique à gauche et de trouver dans la population un accueil plus favorable. Toutefois, si la défense de l'État-providence fut la priorité logique et indépassable de tout mouvement social ces dernières années, sa simple remise en valeur ne peut servir d'horizon dans le cadre actuel. Le défi semble double : d'une part, mettre de l'avant des propositions de réformes audacieuses et réalistes et, d'autre part, réussir à recréer les conditions d'une large mobilisation populaire autour d'un projet de société progressiste. Dans cette optique, proposer uniquement une remise au centre de l'État comme acteur représentatif de l'intérêt général, et ce, malgré les bénéfices réels et concrets d'un tel repositionnement, ne semble pas pouvoir réussir. Le procès de l'étatisme est trop récent, ses conclusions trop fraîches dans nos mémoires et son atteinte aux autonomies locales trop réelle pour ne pas vouloir développer un autre pôle pour de nouvelles orientations des perspectives de gauche. Il faut donc s'atteler à la création d'une autre pensée qui rééquilibre le rôle de l'État, du citoyen et des communautés locales dans la prise en charge de notre destinée collective. 

Dans notre esprit, la réactualisation de la pensée économique équivaut à repenser l'attitude de la gauche par rapport aux objectifs fondamentaux du système économique. Lorsque confrontée par un nécessaire arbitrage entre croissance économique d'un côté et partage de la richesse, développement social et démocratique ou préservation de l'environnement de l'autre, la gauche devra assumer pleinement et sans détour son attachement à la seconde alternative. Cette affirmation nécessitera d'abord un exercice de réévaluation des réflexes hérités d'un contexte historique et économique différent. Ce choix déchirant devra être expliqué et argumenté lorsqu'il sera effectivement nécessaire. Par contre, la gauche a aussi un travail colossal de démonstration à mettre en place afin d'exposer que la répartition des richesses et la solidarité sociale peuvent, dans bien des situations, être à l'origine d'une croissance économique forte. L'exemple des petits pays nordiques (Suède, Danemark, Finlande, etc.) devrait constituer une première inspiration.

La gauche possède, dans son histoire et ses racines, tous les outils nécessaires à l'élaboration d'un projet économique qui lui est propre, et cela, sans retomber dans ses vieux travers sectaires et dogmatiques, mais sans devoir non plus y aller de compromissions théoriques en intégrant des éléments qui lui sont extérieurs, voire hostiles. La croissance à tous crins, la création de la richesse, la compétitivité, le fardeau fiscal québécois ou encore l'avantage organisationnel du privé par rapport au public, voilà en peu de mots quelques-uns des éléments étrangers à la gauche - mais intégrés par elle - qui forment aujourd'hui autant d'obstacles bloquant depuis trente ans le redéploiement d'un discours progressiste cohérent.

L'offensive doit être à la fois théorique, médiatique et politique. L'analyse et la réflexion de gauche sont loin d'être complètement en panne. Il leur manque par contre la capacité d'être diffusées et vulgarisées aussi largement que la doxa néolibérale. La mise sur pied d'instituts de recherche autonomes qui combinent à la fois des capacités de recherche et surtout des ressources nécessaires à la diffusion large de ses résultats constitue un des éléments centraux de la stratégie globale.

Cependant, un tel projet ne pourra se réaliser sans un nécessaire retour à une analyse plus globale et critique des structures de l'économie et de son idéologie. En fait, ce que la droite a merveilleusement réussi n'est pas tant d'avancer des propositions concrètes fortes et inébranlables, mais de les inscrire dans un projet plus vaste qui donne un sens aux réformes proposées. Il ne faut donc pas revenir à une analyse radicale du capitalisme uniquement pour se faire plaisir et ainsi certainement s'isoler, un tel retour doit s'inscrire dans un projet de société afin que nos réformes soient comprises par la population. Il est donc tout à fait possible et souhaitable qu'un retour à un certain radicalisme ne soit pas synonyme d'une incapacité de faire passer notre message. Au contraire, c'est par leur radicalisme que l'IEDM et consorts ont si bien réussit à s'imposer : face à leur « dynamisme » et à la « nouveauté » de leurs propositions, même les plus progressistes passaient pour être dépassés dans leur défense souvent stérile du statu quo.

Au-delà d'une réactualisation, la gauche a surtout besoin de reprendre confiance en elle-même et en sa capacité à changer le monde, non pas dans un lointain avenir radieux, mais ici et maintenant. Pour cela, il faut sortir de la cage dorée dans laquelle les partisans de la fin de l'histoire nous tiennent captifs. Le néolibéralisme tout puissant n'est en aucun cas le dernier mot de l'humanité. Un premier geste pour marquer le retour de la gauche québécoise serait donc, pour elle-même, de reprendre contact avec l'idée d'un nécessaire dépassement du capitalisme.

   


 [1] Mountain, D.C. (1993) 'An Overall Assessment of the Responsiveness of Households to Time-of-use Electricity Rates: The Ontario Experiment', Energy Studies Review, 3:3:190-203.

 

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Repenser l'économie au XXIe siècle
juin 2009
la Revue Vie Économique a identifié une douzaine de chercheurs et de praticiens couvrant les divers lieux d'expression de la vie économique actuelle, à s'exprimer sur leur manière de repenser l'économie dans leur domaine respectif d'intervention ou de réflexion.
     
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