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Sommaire
Volume 3, no 4
Les nouvelles dynamiques internationales du mouvement coopératif

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Les nouvelles dynamiques internationales du mouvement coopératif


Par Louis Favreau, sociologue, UQO


Un mouvement coopératif interpellé par la crise

De la conférence internationale de Lévis en septembre 2010 jusqu’à aujourd’hui et bientôt le Sommet international des coopératives piloté conjointement par Desjardins et l’Alliance coopérative internationale (ACI) en octobre prochain, deux ans auront passé. Pourtant en une période aussi courte, bien des choses relativement inédites auront été réalisées. D’abord on n’hésite plus, dans le mouvement ici et ailleurs, à parler des dérives du capitalisme et à présenter les coopératives comme parties prenantes des solutions de sortie de crise, preuves à l’appui. L’exemple, comme on le sait, est venu de haut, de la direction de la plus forte fédération du mouvement coopératif, la Fédération des caisses populaires et d’économie Desjardins, à l'occasion du lancement de l'Année internationale des coopératives. Mais cette prise de position avait été précédée d’une conférence et d’un ouvrage qui rendait compte des débats tenus par quelque 600 dirigeants à Lévis, débats posés dans les termes d’une crise majeure liée au modèle économique dominant. De même, de plus en plus nombreux sont les dirigeants d’organisations coopératives qui ne veulent plus qu’on définisse les coopératives comme un simple réseau d’entreprises un peu particulières. Ils cherchent plutôt à définir les coopératives comme un mouvement, comme un mouvement porteur d’une pensée économique et sociale qui se distingue de celle du modèle économique dominant et comme un mouvement qui veut peser sur les politiques publiques. Voir à ce propos le site des suites de Lévis 2010.    

«Développement durable et solidaire de nos communautés», «renouvellement des services collectifs dans nos communautés», «réponses à l’urgence écologique», «coopération internationale Nord-Sud», questionnement sur l’action politique la plus appropriée, etc. sont désormais des thèmes familiers. Le mouvement coopératif québécois n’est pas un cas isolé. Sur le plan international, le mouvement a pris conscience de sa faible influence sociopolitique auprès des pouvoirs publics et des institutions internationales, d’une influence qui ne correspond pas à son poids économique et à sa volonté de faire avancer une économie qui ne soit pas au service de l’appât du gain. Bref, le mouvement coopératif sait, surtout depuis la crise de 2008, qu’il se «fait avoir» par les lobbies des multinationales sur les normes comptables internationales, par la finance spéculative tolérée par les pouvoirs publics, sur les questions de développement durable pour lequel il devient de plus en plus exigeant, etc.

De plus, les coopératives québécoises, grâce au décret de l’ONU faisant de 2012 l'année internationale des coopératives, sont beaucoup plus conscientes de faire partie d’un mouvement international. Et on sait que c’est l’Alliance coopérative internationale (ACI) qui a obtenu cette adoption. Ce n’est pas une opération miraculeuse. Les dirigeants du mouvement sont aussi plus conscients de la dimension internationale, laquelle peut prendre sa pleine mesure au sein de l’ACI, donc d’un mouvement organisé à cette échelle.  On découvre ou redécouvre l’ACI d’autant plus qu’on voit mieux la dimension planétaire de la crise. De plus, la solidarité internationale Nord-Sud devient aujourd’hui plus forte avec Développement international Desjardins (DID) et avec SOCODEVI deux organisations d’ailleurs bien présentes et actives aux Rencontres du Mont-Blanc.

Sans compter l’effervescence intellectuelle qu’ont suscitée plusieurs activités de dirigeants de coopératives travaillant en partenariat avec des centres de recherche universitaire. Il faudra également surveiller de près l’activité majeure de l’automne prochain, le Sommet international des coopératives, lequel n’entend pas faire un seul événement de ce sommet mais bien le premier d’une série de rencontres internationales qui renforceraient latéralement l’ACI

Après plusieurs séjours en Europe où j’ai participé à des congrès internationaux d’organisations syndicales et coopératives dans les dernières années, notamment le congrès de fondation de la Confédération syndicale internationale à Vienne (CSI) en 2006 et celui de l’Alliance coopérative internationale (ACI) en 2009, j’ai pu prendre acte des changements qui s’opèrent dans ces mouvements à la longue histoire. C’est le cas du mouvement coopératif comme du mouvement syndical. En d’autres termes, face à la montée de la mondialisation néolibérale, face à la crise globale que nous traversons (écologique et économique), nombre de mouvements voient leur rôle redéfini un peu partout dans le monde développé et, encore plus, dans les pays du Sud. Ces mouvements fournissent-ils quelques réponses inédites à cette pression? Je crois que oui ! Et de ces réponses nouvelles, le monde coopératif est de la partie. Est-il et sera-t-il un acteur de premier plan à côté d’autres mouvements (agricole, syndical, écologique…) ? Cela reste à voir mais des gestes importants se font aujourd’hui dans cette direction. Voyons de plus près.

Le mouvement coopératif et le renouveau de l’Alliance coopérative internationale (ACI)

C’est en 1997 à Ostende en Belgique, il y a de cela 15 ans, que j’ai commencé à comprendre un peu mieux l’importance du mouvement coopératif sur le plan international en discutant avec André Chomel, ex-dirigeant coopératif français et ex-directeur de la RECMA (Revue française des études sur les coopératives, les mutuelles et les associations, fondée en 1921 par Charles Gides et devenue aujourd’hui la Revue internationale d’économie sociale). J’avais été séduit par cet infatigable militant du mouvement coopératif, lui qui, à l’époque, devait cumuler cinq bonnes décennies d’engagement dans ce mouvement. Il me parlait avec passion et rigueur tout à la fois de l’ACI, de son congrès de Tokyo en 1992 qui avait consacré la régionalisation de cette organisation (par continents) et des débats sur l’identité coopérative en 1995 à l’occasion du centenaire de l’organisation. Il m’avait encore plus séduit lorsqu’il nous raconta, à la dite conférence d’Ostende, son arbitrage entre le mouvement coopératif français et son homologue malien traduisant par là que la réciprocité dans les relations Nord-Sud n’est pas évidente… même dans les mouvements sociaux qui placent toujours bien haut la solidarité… Réciprocité jamais gagnée d’avance et toujours à reconstruire. En 2008, quelque 10 années après Ostende, la conférence internationale que nous avons organisée à l’UQO nous avait mis sur la piste d’un renouveau coopératif un peu partout dans le monde. Avec plus de 150 personnes, l’atelier portant sur les coopératives fut d’ailleurs, à la surprise de ces animateurs, le plus populaire de la journée. Cette conférence donna lieu à un ouvrage qui traite de cette question.

Le mouvement coopératif s’inscrit davantage dans le courant d’une «économie autrement»

"La fécondité des entreprises coopératives, au-delà d’une réussite économique contrastée, tient à leur force de proposition et d’interpellation. Dans un contexte où beaucoup partagent une interrogation souvent résignée sur les finalités humaines de l’économie, elles sont autant de laboratoires où se recomposent les rapports individu-entreprise, travail-capital, intérêt privé-intérêt général… Le caractère citoyen des coopératives naît des exigences qu’elles se donnent; au-delà de leurs réalisations, leurs membres persistent….  à inscrire leurs convictions dans des structures économiques…"

Extraits du film documentaire intitulé 'Héritiers d’une utopie, les coopératives aujourd’hui', de Vincent Berthet de la revue Économie et Humanisme et de J.-F Santoni.

Ce que dit le film de Berthet et de Santoni, en fait, c’est que depuis 150 ans dans les sociétés du Nord, un pan entier de l’économie s’est écarté – à des degrés divers – des lois du marché et de la régulation publique. Ce pan de l’économie a cependant périodiquement été éclipsé par l’étatisme qui ne concevait le développement que par la seule intervention publique. L’éclipse est aussi en partie venue de certaines composantes de la gauche au sein du mouvement ouvrier, la tradition communiste en particulier, qui a toujours considéré ces entreprises collectives comme le cheval de Troie du capitalisme au sein des classes populaires. La crise de l’emploi tant au Nord qu’au Sud, puis celle de l’État social et, depuis 2008, une crise économique internationale adossée à une crise écologique (prix du pétrole et prix des aliments laminant le pouvoir d’achat des salariés) ont favorisé la réintroduction d’un débat sur le capitalisme. Font-elles partie du problème ou de la solution ?

Avec leurs 150 ans d’histoire, on peut aussi dire que les coopératives sont un héritage des classes populaires au même titre que le syndicalisme et les partis politiques de gauche. Les Équitables Pionniers de Rochdale, fondateurs du mouvement coopératif britannique, avaient la conviction que le commerce était aux mains d’«intermédiaires parasites» comme le dit l’historien Gueslin (1998). Cette première coopérative, fondée en 1844, en banlieue de Manchester, ville fort représentative de la grande industrie textile du XIXe siècle, a établi les principes fondateurs du mouvement coopératif qui inspirent encore aujourd’hui la matrice de la déclaration de principes de l’Alliance coopérative internationale (ACI).

Mais si cette déclaration de principes et de valeurs fonde une identité coopérative, c’est une erreur de penser que cela suffit. L’identité se forme certes par une pensée commune. Mais cette pensée commune provient aussi d’une démarche politique : celle de se donner des regroupements qui organisent et confédèrent les différents secteurs en construisant, à partir de cette vision commune, des stratégies de développement qui lui donnent une force collective et une visibilité sur le plan national et international. C’est très clairement le cas de l’expérience actuelle et historique du mouvement coopératif italien, comme Pezzini en fait la démonstration dans son article du présent numéro.

Les coopératives dans la construction de solutions de rechange au capitalisme

La crise climatique, énergétique et alimentaire en cours… est bel et bien l’expression des enjeux actuels de développement durable avec de nouvelles mobilisations ici et là au Nord comme au Sud. Une des grandes ruptures actuelles depuis l’après-guerre et la chute du mur de Berlin, c’est la fin de l’abondance des matières premières : pétrole, produits agricoles et eau. Et par là les enjeux locaux sont devenus globaux et les enjeux globaux sont devenus locaux. Tous les mouvements ont peu à peu pris conscience de la chose et ont commencé à se donner de meilleurs dispositifs d’intervention à l’échelle internationale. Pour leurs propres intérêts et pour le développement d’une solidarité internationale qui s’impose de plus en plus. À l’intérieur de cet ensemble, la contribution particulière du mouvement coopératif est largement méconnue des travaux de recherche en sciences sociales tout en constituant souvent un point aveugle pour les décideurs et les autres mouvements, car les coopératives sont souvent diluées dans un tout indifférencié, le monde des entreprises. Ce qui a comme effet de les associer très peu, dans la compréhension générale qu’on en a, avec le changement social et la solidarité internationale. 

Et pourtant les coopératives constituent un ensemble de réseaux d’entreprises collectives porteuses de finalités sociales qui ont transformé et transforment encore le monde des entreprises en développant des structures de production solidaires. C’est ce que j’ai tenté de démontrer dans mon dernier ouvrage sur le sujet. Si certaines coopératives se sont banalisées en cours de route, cette banalisation s’avère aussi réversible. J’ai aussi tenté de démontrer qu’il faut prendre les coopératives, non seulement comme des entreprises un peu particulières (à propriété collective plutôt qu’à capitaux privés, etc.), mais également comme un mouvement. Car elles s’inscrivent dans des rapports de force : 1) elles progressent avec leur propre identité; 2) elles font face à des opposants (surtout les multinationales avec lesquelles elles cohabitent mais aussi avec lesquelles elles sont en concurrence dans des secteurs comme la finance, l’agriculture et l’agroalimentaire, la forêt, les assurances pour développer un secteur non capitaliste); et 3) elles sont porteuses d’un projet de société qui leur est propre. C’est du moins l’approche qu’il est permis de prendre en sociologie politique.

Se doter d’organisations solides sur le plan international : l’ACI

Et dans ce rapport de force, au fil du temps, les coopératives ont eu l’obligation de se doter d’organisations qui les représentent politiquement auprès de leur État respectif et des autres composantes de la société. Le mouvement coopératif s’est aussi donné très rapidement une organisation internationale : l’Alliance coopérative internationale (ACI). L’ACI a commencé ses activités à Londres en 1895. Il aura cependant fallu attendre la période de l’après-guerre (1946) pour qu’elle s’organise vraiment et que l’ONU lui accorde une reconnaissance institutionnelle disposant d’un statut d’organe consultatif. L’ACI est une ONGI qui repose aujourd’hui sur le concours de 230 organisations membres dans plus de 100 pays et d’une dizaine d’organisations sectorielles mondiales : coopératives agricoles et coopératives de pêche; coopératives financières; coopératives de consommateurs; mutuelles de santé et coopératives de logement; des mutuelles d’assurance; des coopératives dans le secteur du tourisme, etc. Le croisement de quelques rares études permet d’établir une présence sectorielle significative de l’ACI pour 33 à 35% dans l'agriculture, 25 à 28% dans le secteur de l’épargne et du crédit, plus ou moins 10% dans le logement, plus ou moins 10% dans la consommation, 7 à 8% dans le multisectoriel mais seulement 5% dans le secteur industriel proprement dit. L’ACI représente aujourd’hui quelque 800 000 coopératives sur la planète présentes au Sud comme au Nord.

Pour favoriser le développement coopératif, l’ACI a adopté plusieurs façons de faire. Elle recueille et systématise l’information sur l’évolution du mouvement coopératif à travers le monde et, pour ce faire, anime deux périodiques, le Review of International Co-operation et l’Ica News. En termes plus organisationnels, l’ACI offre un soutien technique favorisant l’essor des coopératives dans les pays en développement ou en transition (Afrique, Asie, Europe de l’Est, Amérique latine). Elle joue aussi un rôle important au chapitre du plaidoyer en faveur du mouvement coopératif auprès des grandes institutions internationales. La principale intervention de l’ACI se dirige vers les États membres de l’ONU auprès desquels elle fait des pressions pour que ces derniers mettent en place des cadres législatifs favorables à l’émergence et à la consolidation des coopératives sur leur territoire, notamment dans le cadre d’activités menées de concert avec le Bureau international du travail (BIT).

Sa direction générale à Genève (mais aussi à Bruxelles et bientôt à New York, ONU oblige!) est dotée de quatre bureaux régionaux (lire «continentaux») qui appuient surtout le développement coopératif dans les pays du Sud. Quel type de coopératives regroupe-t-elle? L’ACI regroupe, grosso modo, trois types de coopératives :

1) Les grandes coopératives, très européennes d'inspiration et de fonctionnement. Celles-ci ont évolué plus faiblement dans une dynamique de changement social mais sont depuis deux décennies bousculées par la mondialisation et s’interrogent sur leur contribution future comme en témoigne très clairement l’organisation des Rencontres du Mont-Blanc.
2) Les coopératives du Sud nées avec l'indépendance des anciennes colonies. Très souvent créées à l'initiative des nouveaux gouvernements, ces coopératives, si elles ont été un bon moyen d'assurer le contrôle national de certaines ressources, ont vécu un sérieux problème d'identité dans les décennies qui ont suivi et une transformation est devenue nécessaire. C’est ce qui explique le grand débat de l’ACI en 1995: sont-elles des entités gouvernementales ou appartiennent-elles à leurs membres à l'intérieur d'un processus lié davantage à la société civile qu'à l'Etat? Ces coopératives dans bon nombre de pays sont devenues autonomes ou sont en train de le devenir.
3) Les coopératives dites «communautaires», nées la plupart du temps à côté des deux autres catégories, surtout après les années 1970, font partie des dernières générations: elles sont plus informelles et majoritairement présentes dans les pays du Sud. Elles fonctionnent surtout au niveau du développement local et sont assez souvent des «précoopératives» liées à des OCI du Nord qui les soutiennent (comme DID, SOCODEVI ou Équiterre au Québec). Moteur de leur dynamisme: souvent les femmes. Caractéristique qui les distingue des autres: leur plus grande proximité avec les communautés locales.

Itinéraire sociopolitique de l’Alliance coopérative internationale : le tournant de 1992 et de 1995

Si l’organisation de l’ACI trace son histoire par l’ajout successif de nouvelles associations internationales sectorielles (agriculture, finance, habitat, santé…), l’année 1992 viendra consacrer l’autre pilier de son architecture interne, l’organisation par continents d’une partie des activités par la création de quatre secrétariats régionaux (Afrique, Asie, Amériques et Europe). Le congrès de 1992 confirme le virage. L’ACI crée également un fonds de développement pour séparer les capitaux de développement des fonds propres de l’organisation et envisager des nouvelles mesures relatives aux pays du Sud. 

Puis une nouvelle déclaration de principes sortira des débats de 1995, notamment l’ajout de nouveaux principes, un portant sur l’autonomie et l’indépendance des coopératives, l’autre sur l’engagement dans la communauté. Les débats entourant ces articles donneront, pour le premier, des signaux clairs aux coopératives d’Europe de l’Est et à celles des pays du Sud, les deux étant confrontés historiquement à un fort contrôle de l’État : les coopératives doivent être indépendantes politiquement et autonomes sur le plan économique. Pour le second, les signaux seront à l’effet de se faire moins tenter par une logique de simple adaptation au marché et davantage par celle du respect de leurs finalités sociales.

Le budget de l’ACI

Quant aux avoirs de cette organisation, pour avoir fait une étude monographique de l’ACI en 2008, entre autres des rapports financiers des quatre années alors disponibles (soit de 2003 à 2006), j’ai pu faire les constats suivants :

1) L’ACI a un budget relativement modeste pour une organisation d’une telle envergure : un peu moins de 4 millions de dollars en 2006.
2) L’ACI dispose d’un budget d’opération qui lui permet d'avoir une cinquantaine d'employés sur l’ensemble des continents.
3) La répartition régionale montre que la présence du Sud compte de plus en plus : une douzaine de personnes au Bureau central; neuf au Bureau régional pour l’Afrique; onze au Bureau régional pour les Amériques; dix pour le Bureau régional en Asie et six pour le Bureau européen. Ce qui veut dire que les deux tiers des effectifs interviennent dans des pays du Sud.
4) L’ACI a une excellente santé financière : constance dans les revenus en provenance de la cotisation des membres (en gros les deux tiers de ses revenus en 2006), cotisations qui lui fournissent une garantie d’indépendance.

Mouvement coopératif dans le Sud et relations avec celui du Nord

Enrico Luzzati, professeur de sciences politiques de l’Université de Turin qui a longtemps étudié le développement coopératif dans les pays du Sud et particulièrement en Afrique, dit qu’il faut commencer par des activités que des membres peuvent s’approprier sans trop de difficulté, par exemple «la commercialisation des produits agricoles, leur première transformation…» et d’ajouter, «la constitution de caisses d’épargne et de crédit». Car si on ne fait pas ce genre de travail, les projets dits de développement, soutenus par des ONG, «comportent une grave erreur : ils prétendent obtenir rapidement des résultats utiles pour résoudre des situations d’urgence mais non pour donner des compétences professionnelles afin de créer et de gérer des entreprises…». Bref les processus de développement, coopératif ou autre, requièrent des durées qui ne peuvent être compressées outre mesure.

Quant au rapport entre coopératives du Nord et du Sud au sein de l’ACI, il semble qu’une poussée va dans la direction suivante: mettre les coopératives au cœur du développement des communautés; faire une priorité du soutien à l’organisation des femmes; intensifier le développement coopératif en milieu rural; travailler l’autonomie des grandes coopératives par rapport à leur État national; encourager les coopératives du Nord à appuyer le mouvement coopératif au Sud – selon le principe de l’intercoopération – à partir d’OCI inscrites dans la mouvance coopérative (ce que SOCODEVI et DID au Québec réalisent). Le tout s'inscrivant dans une perspective de développement local durable qui évite de « tomber sous la coupe des bureaucraties responsables de l'aide publique des pays donateurs » comme disait, dès 1990, le directeur de l’ACI de l’époque, le Canadien B. Thodarson. De plus, dans les développements récents, le commerce équitable étant générateur de coopératives au Sud, ces dernières peuvent aujourd’hui s’inscrire dans la mouvance de l’ACI de plus en plus sensible à cette dynamique. C’est aussi le cas des mutuelles de santé, notablement en Afrique où les lacunes en matière de services publics dans ce secteur ont été fortement ressenties par la secousse sismique des programmes d’ajustement structurel (PAS).
 
Le mouvement coopératif dans le monde bouge

Depuis 20 ans, le paysage économique et social mondial s’est profondément transformé : grandes transitions économiques, politiques, sociales et environnementales; explosion des pratiques coopératives un peu partout dans le monde; transformation des grandes organisations sociales nées ou reconstituées dans l’après-guerre (mouvement syndical, mouvement des agriculteurs, mouvement coopératif); émergence de nouveaux réseaux ou de nouvelles organisations (mouvement de la consommation responsable, commerce équitable, réseaux d’économie solidaire et de développement local…). Sans compter la montée d’une internationalisation de l’action collective à travers l’expérience des Forums sociaux mondiaux… Autrement dit, le mouvement coopératif et tous les mouvements sociaux disposant d’une certaine trajectoire historique ont été interpellés dans leurs orientations comme dans leurs stratégies de développement pour faire face à ces nouveaux défis (urgence écologique, mondialisation néolibérale, crise alimentaire…).
 
Comment nourrir la planète ? Quel rôle pour l’économie sociale ? Rassemblés à Chamonix en 2009 sous la houlette des Rencontres du Mont-Blanc, plus de 200 dirigeants de 35 pays ont discuté de la crise alimentaire mondiale, en présence d’émissaires de plusieurs institutions des Nations Unies (PNUD, BIT, PAM, FAO) ainsi que de représentants de l’ACI, de l’AIM (Association internationale des mutuelles) et de centres de recherche. Le Forum international des dirigeants de l’économie sociale, animateur des RMB, récidivait en 2011 pour une 5e édition (le tout a commencé en 2004), cette fois sur la question de la crise écologique et du développement durable à la veille de Rio+20
. Perspective : développer des projets internationaux et participer au renforcement international de l'économie sociale (lire ici «coopératives, mutuelles et associations à vocation économique») pour «mondialiser au profit de tous».

J’ai pu observer un processus similaire au sein de l’ACI à l’occasion des deux derniers congrès (2009 à Genève et 2011 à Cancun). Une occasion de saisir la dynamique en cours au sein du mouvement coopératif international, de voir les nouveaux réseautages qui se forgent, de voir avancer quelques priorités nouvelles. À cet effet, en 2009, le thème principal du congrès était la crise globale de la planète (économique, climatique…) en contexte de montée des facteurs de guerre. Cinq résolutions majeures furent votées par les 650 délégués (d’une centaine de pays). De ces résolutions, retenons les lignes directrices suivantes :

 1. La crise est globale et « attribuable au fondamentalisme de marché ».
 2. La place des coopératives et des communautés dans la résolution de cette crise tout comme dans celle de la crise énergétique est qu’elles doivent « miser sur les énergies renouvelables tels le solaire, l’éolien, le géothermique, la biomasse…».
 3. Soutien du Nord aux pays du Sud pour faire face aux changements climatiques en cours. Revendication adressée aux États et notamment au Sommet de Copenhague.
 4. Une inquiétude forte face à la paix mondiale menacée.
 5. Une exigence de désarmement nucléaire.

Le congrès de 2011 est allé dans le même sens et une proposition a été mise sur la table pour amender à nouveau la déclaration de principes afin d’y introduire explicitement le développement durable (décision à venir à Manchester l’automne prochain). Observant depuis plus d’une décennie déjà les mouvements sociaux internationaux comme celui des travailleurs (CSI), celui des agriculteurs (FIPA et Via Campesina), le mouvement citoyen international (FSM), j’ai été à même de constater que le mouvement coopératif était bel et bien en phase avec les autres. En plus de ses positions générales progressistes rejoignant les autres mouvements, j’ai retenu trois choses du congrès de 2009 sur le plan de sa démocratie interne: 1) le précédent d’avoir élu une femme à sa présidence ; 2) le vote pour combler les 18 postes du Conseil d’administration opposant 25 candidats (tous ont alors eu à s’expliquer sur leur vision de l’ACI de la prochaine décennie) ; 3) et un résultat final intéressant dans sa répartition géopolitique : neuf représentants de pays du Sud, sept de pays du Nord et deux des pays de l’Est. 

Comment les coopératives influencent-elles la marche générale des choses à l’échelle du monde?

Convenons d’une chose : l’ACI, malgré ce que certains peuvent en dire, n’est pas un repaire de vieilles coopératives ayant une vision rabougrie du changement social (même si celles-ci sont présentes). L’ACI est surtout un espace de délibération planétaire pour toutes les organisations qui se considèrent (explicitement ou pas) partie prenante de la mouvance pilotant une économie plus équitable, plus démocratique et plus solidaire. À l’ACI, en tant qu’organisation internationale, on peut ajouter des initiatives plus récentes qui naissent à sa périphérie telles les Rencontres du Mont-Blanc (depuis 2004) et le Sommet international des coopératives (Desjardins/ACI/Saint Mary’s Univesity) de 2012.

Convenons aussi que l’urgence écologique est en passe de devenir une proposition centrale au sein du mouvement coopératif, ce que nous avons développé ailleurs. Elle est en voie d’ouvrir des chantiers relativement inédits et cela de façon simultanée comme l’ont suggéré les rencontres de Genève (2009), de Lévis (2010), de Montréal (2011), de Chamonix et de Cancun (2011): 1) celui de l’énergie et du climat; 2) de l’agriculture-alimentation; 3) de l’aménagement durable des forêts; 4) du développement des services collectifs dans les communautés locales soutenues par un État social; 5) d’une intensification de la solidarité Nord-Sud.

Or le mouvement coopératif est bien positionné pour agir sur plusieurs de ces chantiers notamment au Sud où il faut insister sur l’épargne et le crédit, l’agriculture, la forêt et la santé car ces créneaux sont, d’après la plupart des recherches, les principaux piliers déclencheurs du développement d’un secteur non capitaliste dans ces pays. Ce n’est pas par hasard : historiquement dans les pays du Nord, les coopératives ont démarré de cette façon. Et plus concrètement encore, les coopératives du Sud membres de l’ACI proviennent de ces secteurs (Favreau et Hébert, 2011; Favreau et Molina, 2011).

Pour en savoir plus
 
Favreau, L. et M. Hébert (2011), La contribution de l’Économie sociale et solidaire à l’heure de Rio+20 : une réponse aux défis posés par la crise. Paris, Document d’orientation des Rencontres du Mont-Blanc, novembre 2011.

Favreau, L. et E. Molina (2011), Économie et société. Pistes de sortie de crise. Québec, Presses de l’Université du Québec.

Favreau, L., L. Fréchette et R. Lachapelle (2010). Les défis d’une mondialisation solidaire. Mouvements sociaux, démocratie et développement. Québec, Presses de l'Université du Québec.

Jeantet, T. et J-P. Poulnot, L’économie sociale, une alternative planétaire. Paris, Éd. Charles L. Mayer/Les Rencontres du Mont-Blanc.

 

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