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Sommaire
Volume 4, no 3
Comment se situe le Québec dans le mouvement de « l'impact investing »?

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Comment se situe le Québec dans le mouvement de « l'impact investing »?


Marguerite Mendell
Université Concordia


Les articles de ce numéro de la Revue Vie Économique, portant sur CAP finance : bilan et prospective, présentent des acteurs en finance solidaire et en capital du développement au Québec qui investissent dans les entreprises collectives en économie sociale (les coopératives et les OBNL). La création du CAP Finance en 2010 a formalisé un réseau de ces institutions et organisations financières avec sept membres fondateurs. Benoît Lévesque et Jacques Charest documentent la création du CAP Finance dans ce numéro de la Revue.

Dans cet article, je situe le Québec dans le mouvement de « l’impact investing », en particulier l’évolution de la finance socialement responsable (FSR) au Québec, mais aussi dans l’histoire de la finance sociale au Québec qui englobe les acteurs et les institutions financières qui cherchaient constamment un rendement financier et social, sans le nommer, sans les labels. Ces institutions et outils de financement créés par des mouvements sociaux – coopérative et syndicale – en vue de développer une autre approche à la finance,  en donnant accès au capital aux individus, aux entreprises et aux communautés pour contribuer au bien-être de la société. L’histoire est bien connue; on y revient plus bas dans l’article. Pour bien situer le Québec dans «l’impact investing », une forme nouvelle d’investissement, j’aimerais revenir au Portrait de la finance socialement responsable produit à l'occasion du lancement du CAP Finance qui documente l'ampleur des investissements de ces acteurs dans les entreprises et organisations de l'économie sociale et leur contribution au développement socio-économique et durable du Québec. Le schéma suivant le met à jour (2012).

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Un nouveau lexique en finance

Ailleurs dans le monde, on a déjà commencé à distinguer la finance sociale ou  l'investissement social du capital de risque et des institutions bancaires par leurs mandats et missions – sociaux, économiques et environnementaux. Cependant, contrairement à la FSR, ces investissements ont lieu dans des entreprises privées ainsi que dans les entreprises collectives.

Aujourd’hui, on parle aussi des entreprises sociales, pour distinguer cette forme d’entreprise qui répond aux besoins sociaux. Ce sont les finalités et non le statut juridique des entreprises qui comptent. Toutes ces tendances représentent l'évolution d'une autre approche du financement des entreprises et des initiatives qui, en fait, est liée à une longue histoire des coopératives financières, des credit unions, des banques sociales et éthiques et plus récemment des fonds de travailleurs, les fonds communautaires, le micro-crédit, qui donnent accès au capital aux organisations/associations et des entreprises contribuant au bien commun par l'activité économique. Il comprend aussi des fonds de développement qui investissent dans des entreprises pour maintenir ou créer des emplois et pour contribuer au développement des territoires. Plusieurs de ces fonds fournissent du capital aux OBNL qui répondent aux besoins sociaux. Même si quelques types d’institutions mentionnées n’existent pas au Québec (des banques éthiques, par exemple), leurs mandats se réalisent dans des institutions situées ici. Aussi, des partenariats avec de telles institutions financières ailleurs dans le monde sont fondés sur des objectifs communs.

Aujourd'hui, ces divers fonds contribuent également au développement durable par leurs engagements environnementaux soit par des investissements directs dans le secteur de l'environnement, soit par leurs exigences faites aux promoteurs de respecter l'environnement par leurs activités économiques. Ajoutons à ce portrait évolutif, des innovations très récentes aux États-Unis, dans le reste du Canada et ailleurs dans le monde comme des obligations communautaires, le «crowd funding» (la mobilisation de l'investissement par des individus), les plateformes ou les portails transactionnels qui mettent en contact des investisseurs sociaux et des promoteurs, les bourses sociales existantes et en émergence, etc. L’impact sur le secteur de la finance est significatif et il devient moins homogène.

La crise financière a donné lieu à une plus grande ouverture à l'innovation en finance et en investissement social, ce qui reflète au moins trois tendances: 1) une meilleure compréhension des risques et rendement; 2) un appétit pour des investissements «éthiques» et 3) l'appui des gouvernements à l'échelle mondiale pour qui ces nouvelles formes de financement correspondent à leurs objectifs de se désengager et de transférer les responsabilités sociales aux entreprises sociales et aux institutions et organisations qui leur donnent un plus grand accès au capital. Bien évidemment, cette tendance varie selon les pays et aussi selon l'histoire de la finance sociale, le terme qui chapeaute tous ces acteurs et ces activités.

Continuons notre portrait évolutif. Même si l’investissement socialement responsable  (ISR) remonte au XVIIIe siècle, la période moderne de l’ISR date des années 1960. L'impact significatif de l’ISR au niveau international est bien connu et documenté. Il faut le distinguer de la finance ou l'investissement social ou de la finance socialement responsable qui représentent des investissements directs dans les entreprises en contraste avec le tamisage et les placements ou l'investissement indirect qui caractérise l’ISR jusqu'à maintenant.

L’investissement ayant un impact (impact investing)

Aujourd'hui, le lexique s'est encore enrichi avec l'arrivée de « l’impact investing » et son impact sur le paysage. « L’impact investing » se distingue-t-il du FSR au Québec, par exemple? « L’impact investing » se distingue-t-il des autres formes d'investissement déjà identifiées? On peut certainement dire que tous les investissements ont un impact et qu'au Québec, notre longue histoire de finance sociale ou de FSR en est une d'investissement ayant un impact sur les entreprises dans lesquelles ces fonds investissent et sur les communautés. Ailleurs dans le monde, et en particulier dans le monde anglo-saxon, l’investissement ayant un impact («impact investing») voulait se distinguer de l'ISR pour développer un outil d'investissement direct dans des entreprises ou dans des organisations qui atteignent des objectifs sociaux par l'économique, tout en assurant une rentabilité financière, en contraste avec l'investissement indirect par le placement qui caractérise l'ISR encore aujourd'hui, même s'il y a une ouverture à l'investissement direct dans le réseau international de l’ISR.

Si on met en contraste « l’impact investing » avec la finance ou l'investissement social, les entreprises ou des organisations ou des initiatives ciblées par « l’impact investing » répondent à un besoin social identifié. Mais dans cet univers qu’on essaie de décrire de façon synthétique, ce qui le distingue est assez subtile et on doit se demander si tant de concepts nous aident ou s’ils créent plutôt une confusion.

Quand ce concept a été adopté à la fin des années 1990 par la Fondation Rockefeller, c’était plutôt pour élargir les possibilités d’investissements du milieu philanthropique et des investisseurs privés et de revoir comment le gouvernement pouvait répondre aux problèmes sociaux par des nouveaux moyens et mesures. C’était aussi pour aller au-delà du tamisage de l’ISR pour attirer les investisseurs privés à grande échelle à investir directement dans des initiatives ayant un impact social et de permettre les fondations d’aller au-delà des donations vers « l’investissement catalytique ».

Si on continue à résumer le lexique actuel, nous faisons face à un vocabulaire en pleine évolution qui aujourd’hui comprend encore des termes comme « l'investissement à la finalité sociale », « l'investissement intentionnel », entre autres. Au département d’État américain, on parle de « l’impact economy », une économie avec impact, pour aller encore plus loin et voir l’ensemble de ces activités comme des composantes d'une autre économie. Par exemple, en parlant de « l’impact investing », Lisa Hall, présidente de la Fondation Calvert aux États-Unis a dit tout récemment que ces tendances sont à la base d’un mouvement économique qui remet en cause le paradigme dominant. En particulier, elle questionne l'évaluation du risque et du rendement actuellement, en parlant d’une autre méthodologie qui se développe avec des critères qui ne correspondent pas aux indicateurs classiques utilisés pour le capital du risque. Cela dit, le taux moyen de rendement de ces investissements ayant un impact peut être assez élevé, souvent pour compenser pour le risque qui est encore considéré comme significatif. Donc, la question des perceptions et de l'évaluation de risque qui les affirment est loin d'être réglée, même si plusieurs commentateurs avancent que la perception du risque se transforme dans ce marché.

Les rencontres internationales comme SOCAP (Social Capital Markets) réunissent des centaines de gens issus du milieu de la finance, des fondations, des individus fortunés, de nombreuses entreprises et des ONG. C’est la plus grande rencontre annuelle des investisseurs qui s’identifient à « l’impact investing ». La thématique de cette rencontre internationale est « l'intersection de l’argent et du sens ». En Angleterre où le marché de l’investissement social est plus développé, du moins dans le discours politique et dans la mise en œuvre des sommes impressionnantes du capital pour investir dans les entreprises sociales (une prévision d’un milliard de livres en 2016), la plupart des investissements actuels sont adossés à des actifs. Cela confirme l’hésitation ou la précaution toujours présente et aussi le besoin d’avoir un plus grand rôle de l’État comme facilitateur par des garanties, par exemple, entre des autres mesures et politiques publiques possibles.

Comment situer cette activité en pleine croissance? Comment situer l’histoire de la finance socialement responsable au Québec dans ce contexte? On peut certainement conclure qu'au Québec, on fait de l’investissement avec impact depuis la création du Mouvement Desjardins et plus récemment par des acteurs en finance solidaire et en capital du développement. Mais si on fait l’analyse, il existe des différences et des complémentarités. D'abord, on peut certainement conclure que nous sommes parties prenantes de cette tendance qui est plutôt anglo-américaine avec le plus grand nombre des acteurs américains sur la scène internationale. Deuxièmement, la grande nouveauté est la forte présence des fondations et des individus fortunés ainsi que les fonds institutionnels comme investisseurs actuels ou potentiels. Comme je l'ai déjà mentionné, dans le cas des fondations, au-delà de leurs donations, elles deviennent des investisseurs dans ce marché en évolution, ce qui augmente aussi leurs capacités de se recapitaliser. En agissant comme des « impact investors », elles peuvent donc réaliser leurs mandats par deux activités – les dons et l’investissement dans les organisations/entreprises/associations. Les fondations peuvent demander des taux de rendements variés, soit le taux du marché ou moins, selon leur volonté. Elles peuvent développer des marchés distincts par des rendements attendus, allant de zéro pour les dons jusqu'au taux du marché. Cette tendance est très présente aux États-Unis et l’influence au Canada est importante là où des fondations se demandent comment réaliser leurs engagements comme investisseurs avec impact. Le « Social Finance Taskforce » au Canada, dans son rapport de 2010, a recommandé qu’au moins 10% de leurs fonds de dotation soit dédié à « l’impact investing ».

Aux États-Unis, une grande partie de l’investissement de ces fondations se fait dans les pays du sud et dans les économies émergentes. Ces investissements se font souvent par le biais des intermédiaires comme des institutions de micro-finance, par exemple, ou des grandes ONG internationales qui identifient des entreprises ou organisations. Une étude de J. P. Morgan en 2010 a estimé que, entre 400 milliards de dollars et 1 billion  (1000 milliards) de dollars seront investis dans « l’impact investing » au cours de la prochaine décennie avec des profits estimés à environ 185 milliards de dollars. Ces investissements seront concentrés dans cinq secteurs – le logement, la livraison de l’eau potable dans les régions rurales, la santé des femmes, l’éducation primaire des enfants et dans des services financiers pour ceux et celles qui gagnent moins de 3000 $ par année. 

La Fondation Calvert utilise le terme investissement durable (sustainable investing) pour souligner que ces investissements contribuent au bien commun tout en assurant des rendements intéressants et stables pour les investisseurs. Dans une étude publiée tout récemment en janvier 2013, J. P. Morgan présente les résultats d’une enquête qui a ciblé environ 100 investisseurs qui ont investi 9 milliards de dollars en  « impact investing » en 2012. La plupart étaient satisfaits des résultats obtenus qui correspondaient bien à leurs attentes. Presque tous les répondants (96%) ont développé des indicateurs pour évaluer l’impact social ou environnemental de leurs investissements. Sans entrer dans les détails, la plupart ont aussi identifié les mêmes défis pour l’avenir qui comprennent, entre autres, le besoin des produits diversifiés de capital selon les besoins des entreprises et la nécessité d’avoir un plus grand nombre des projets qui assurent des occasions de haute qualité aux investisseurs. Ils ont également proposé des mesures que les gouvernements pourraient adopter pour faciliter et accompagner l’essor de ce marché. 

L'enthousiasme avec lequel « l’impact investing » est reçu et adopté offre le potentiel d’un plus grand accès au capital aux entreprises sociales qui sont encore sous-capitalisées. Mais les conclusions de l’enquête de J. P. Morgan soulignent qu’il y a encore la perception d’un manque de projets de grande valeur. Ça pose deux problèmes. D’abord, ce capital en pleine croissance cible-t-il plutôt de grands projets et, deuxièmement, les entreprises qui ont besoin du capital pour atteindre leurs fins, sont-elles bien encadrées ou même assez bien connues? Leur contexte institutionnel est aussi assez diversifié. L'accès au capital pour les entreprises sociales reste un défi à travers le monde.

Conclusion

Au Québec, nonobstant une présence forte et importante de la finance socialement responsable, l'accès au capital reste à faire. Nos analyses confirment l'importance de développer une diversité des instruments ou produits financiers qui répond au cycle de vie des entreprises (pré-démarrage, démarrage, consolidation, expansion), par exemple, une considération qui est absente des discussions sur « l’impact investing » qui mettent l'accent plutôt sur l'offre et les montants faramineux qui se trouvent dans ce marché actuellement et sur les prévisions d’une cascade du capital à venir.

L'attention mise sur la demande, sur les entreprises elles-mêmes et sur leurs capacités et leurs besoins reste faible, sauf dans des études de cas exemplaires. Une telle concentration sur l'offre est dangereuse si l'équilibre entre l'offre et la demande est encore loin de se réaliser. On risque de conclure qu'il n'existe pas assez de bons projets au lieu de prendre du temps pour développer la capacité des entreprises, pour bien connaître leurs milieux, de voir comment des politiques publiques peuvent faciliter leur développement en complémentarité avec les investissements, etc. Certaines de ces conclusions se retrouvent dans l’étude de J. P. Morgan, mais les répondants ainsi que les auteurs de l’étude répètent ce qu'on entend souvent, soit qu’il n’y a pas assez de projets « investissables ». On parle beaucoup de diminuer le risque associé à cette forme d'investissement. L'encadrement des entreprises et des mesures publiques est incontournable dans de nombreux cas. Il reste que, pour le moment, le marché de « l’impact investing » est en grande partie déterminé par l'offre.

Comment se situe le Québec dans ce mouvement en plein essor, à l'appui international assez impressionnant et étonnant? Nous avons vécu un enthousiasme semblable pour le micro-crédit au début des années 1990. Au Canada, l’Association communautaire d’emprunt de Montréal (ACEM), le premier fonds de micro-crédit et de micro-finance au pays, a été créé au Québec. Mais il était bien évident que ce fonds était enraciné dans un contexte particulier pour compléter les divers fonds déjà existants. La finance sociale ou la finance socialement responsable n’avait pas un tel produit à offrir aux entreprises exclues du marché financier. Aujourd’hui le réseau des fonds communautaires (micro-finance, micro-crédit) est un des membres fondateurs de CAP finance.

On insiste aussi sur le fait qu’au Québec, la FSR ne renforce pas le désengagement du secteur public du social et de l’économie. La présence d’Investissement Québec, par exemple, comme investisseur ainsi que comme facilitateur, se distingue des contextes dans lesquels « l’impact investing » s’enracine. Aux États-Unis et en Angleterre, cela correspond à la tendance de « marchandiser » des services sociaux et de mettre de la pression sur des OBNL afin qu'elles se financent par des activités marchandes. L’impact sur le Canada reste à voir, mais on constate déjà l'intérêt d’aller dans cette direction. Au Québec, le FSR a toujours investi dans des entreprises collectives ayant un impact social et environnemental positif. Les risques sont parfois élevés, mais l’encadrement des entreprises existe. En contraste avec la vague « d’impact investing », l’accompagnement des entreprises par des acteurs de la FSR ainsi que par des intermédiaires (les CLD, les CDEC) diminue le risque.

Si on mise sur le concept « d’impact investing » seulement, cela devient presque tautologique, comme nous l'avons déjà soulevé. On doit prendre notre place dans l’univers de « l’impact investing » pour nous distinguer et pour identifier les objectifs et les caractéristiques communs. À cet égard, il faut se faire connaître par ce milieu et utiliser ce langage sans pour autant renoncer au nôtre. En ce qui concerne le désengagement de l’État et la commercialisation des services sociaux, on vante notre différence et notre divergence. Mais comme on le dit, on ne jette pas le bébé avec l’eau du bain. Il y a de nouvelles possibilités ici au Québec d’impliquer les Fondations et les fonds institutionnels comme investisseurs dans la FSR. La FSR doit être vue comme partie prenante de ce nouveau mouvement et collaborateur avec ces acteurs qui investissent actuellement à peine dans l’économie sociale. L’univers de « l’impact investing » confirme encore une fois une histoire unique au Québec où les institutions de la FSR ont été créées par des mouvements sociaux et où il existe une grande volonté et une capacité d’innover avec impact, même et en particulier en finance.

Je termine cet article avec un schéma que j’ai préparé avec mon collègue Rocio Nogales en 2011. En se basant sur des divers fonds sociaux, sur la finance sociale à travers le monde, on a inséré « l’impact investing » dans une perspective historique en le présentant comme un concept « parapluie » qui vient d’émerger et qui peut être mieux utilisé et compris s'il représente la diversité de l’ensemble des institutions, organisations et outils de finance et d’investissement social et solidaire.

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CAP finance: bilan et prospective
mars 2013
Au cours des deux dernières décennies, la finance a été dominée par les pratiques spéculatives. Dans ce numéro, nous allons plutôt donner la parole aux acteurs de la finance solidaire et responsable pour qu'ils nous parlent de leurs expériences, de leur bilan ainsi que des enjeux pour l'avenir.
     
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