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Sommaire
Volume 6, no 1
L'inégalité économique mine l'égalité démocratique

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L’inégalité économique mine l’égalité démocratique  [1]

 

Miriam Fahmy et Michel Venne
Directrice de la recherche et des publications et directeur général
Institut du Nouveau Monde


Un nombre croissant de recherches démontrent que les inégalités politiques et économiques se renforcent mutuellement. Des travaux menés par l’OCDE ont révélé que les personnes en situation de pauvreté et détenant moins d’années de scolarité exercent moins d’influence sur les politiques et les institutions publiques. Même si les citoyens des pays de l’OCDE jouissent de droits fondamentaux, ils ne les exercent pas de façon égale

Une étude réalisée par une équipe de l’Université McGill a par exemple établi qu’un écart de 16 points de pourcentage existe entre le taux de participation électorale des 20 % les plus fortunés et celui des 20 % les moins fortunés au Canada. Une analyse des élections de 2008 produite pour le Directeur général des élections du Québec montre que la même tendance existe au Québec. Toutefois, ce travail précise que la participation électorale n’augmente pas régulièrement au fur et à mesure que le revenu s’accroît. « Certes, le groupe comptant le plus petit nombre de votants est celui formé d’individus dont le revenu familial est inférieur à 20 000 $. Mais, le groupe le plus susceptible de voter est celui dont le revenu familial se situe entre 20 000 $ et 39 999 $. […] Il semblerait donc que le seuil de 20 000 $ soit le seul qui puisse expliquer une variation de la participation en fonction du revenu. » (ibid., p. 9).

La participation est aussi plus faible chez les chômeurs et les cols bleus sont moins susceptibles de se rendre aux urnes. Les électeurs québécois travaillant à temps partiel ou à la maison sont également moins enclins à exercer leur droit de vote. De même, le niveau de scolarité est un déterminant classique et puissant du vote. Dans presque tous les pays, les personnes les plus scolarisées, celles détenant un diplôme universitaire, sont plus enclines à exercer leur droit de suffrage que les moins scolarisées. L’écart entre les deux catégories s’est accru avec le déclin général de la participation électorale observé depuis 25 ans dans les démocraties occidentales. Au Canada dans les années 1980, la probabilité qu’un baby-boomer né dans les années 1950, et alors âgé de 30 ans exerce son droit de vote était de 80 % s’il détenait un diplôme universitaire. La probabilité qu’un citoyen du même âge exerce son droit de vote s’il n’avait pas complété son secondaire était alors de 64 %. L’écart entre les deux était donc de 16 points de pourcentage. En 2000, ce même écart était de 29 points, soit près du double.

Une étude américaine (voir figure 1) indique que la participation civique est nettement moindre chez les Américains gagnant moins de 15 000 $ par an que chez ceux dont le revenu atteint ou dépasse 75 000 $. Les plus pauvres votent beaucoup moins, sont trois fois moins nombreux à être membres de partis politiques, contribuent dix fois moins aux caisses électorales, ont moitié moins de contact avec les partis et militent en moins grand nombre lors des scrutins.

figure1

Le niveau de participation sociale (bénévolat, militantisme) est lui aussi affecté par le niveau de scolarité et par le revenu : la majorité des Canadiens qui s’impliquent socialement détiennent un diplôme d’études postsecondaires ; leurs revenus sont également élevés. Les personnes qui participent au sein d’organisations ont une position sociale avantageuse comparativement à la moyenne des Canadiens.

La théorie matérielle : l’accès aux ressources influence la participation


Une vaste étude comparative des pays européens de l’OCDE a examiné pourquoi l’inégalité des revenus dans une société serait négativement liée à diverses formes de participation. Partant des deux théories principales qui ont jusqu’alors servi à expliquer cette relation dans la littérature scientifique, les auteurs Bram Lancee et Herman van de Werfhorst ont tenté de les vérifier empiriquement.

La première théorie est dite « matérielle ». L’inégalité serait liée à de plus faibles taux de participation sociale et politique en raison des ressources nécessaires pour participer. Ces ressources sont de deux ordres : individuel et collectif. À l’échelle des individus, dans les sociétés plus inégales, les pauvres ont proportionnellement moins de ressources que les autres, de sorte que leur participation est affectée négativement. À l’échelle sociale, la théorie néo-matérielle veut que les sociétés où la distribution de la richesse est plus égale soient aussi des sociétés qui offrent plus de services à leurs citoyens (santé, éducation, loisirs, etc.), contribuant ainsi à réduire les obstacles à la participation.

Suivant cette théorie, c’est la quantité absolue de ressources disponibles qui devrait influencer la participation. Cependant, les deux auteurs démontrent que les effets du revenu sur la participation sont amplifiés dans les sociétés plus inégalitaires : les membres des ménages à faible revenu participent moins à des organisations bénévoles et à la vie sociale que les membres de ménages à revenu élevé, et cette différence devient plus grande dans les sociétés plus inégales. Bien que l’accès à des ressources contribue à faciliter la participation, il semblerait que l’inégalité elle-même ait une incidence. Quel pourrait être le mécanisme par lequel les inégalités, et non uniquement la pauvreté, nuisent à la participation?

Les jeux d’influence au sein des institutions


Les ressources non matérielles

Les études mettant en évidence la relation entre la répartition de la richesse et la répartition du pouvoir pointent plus spécifiquement du doigt les institutions publiques, qui auraient de plus en plus un effet de « caisse de résonnance » pour les intérêts des plus nantis.

La théorie matérielle énonce que des ressources matérielles sont nécessaires pour rendre l’égalité politique effective. Mais dans une société moderne complexe, d’autres types de ressources existent et ont le pouvoir de monnaie d’échange au même titre que l’argent.

Les ressources sociales et politiques (le pouvoir) : réseaux de socialisation, amitiés et contacts, pouvoir de se faire entendre, de défendre ses intérêts et ses droits, positions institutionnelles valant des privilèges, etc.

Les ressources symboliques (le savoir) : les diplômes scolaires, les distinctions et les prix de reconnaissance, les titres (officiels et non officiels), la maîtrise des différents savoirs et références culturels, la capacité de se donner une image cohérente du monde, des autres et de soi.

Lorsqu’il s’agit de participation, les praticiens comme les théoriciens ont observé que le sentiment de compétence de l’individu agit comme un moteur dans l’impulsion participative, qu’elle soit sociale, électorale, civique ou politique. La conviction qu’il sait pourquoi, quand, comment participer est un ingrédient essentiel de son engagement, sans lequel le citoyen reste paralysé.

L’inégalité dans la répartition des ressources sociales, politiques et symboliques signifie donc que certains ont une plus grande aptitude à imposer leur volonté aux autres, à défendre leurs intérêts et leurs droits, à peser au moins partiellement sur l’organisation de la société et sur le cours des événements.

Influence et appartenance

Les institutions définissent « les règles du jeu », le cadre au sein duquel l’action individuelle et collective a lieu. Ces règles prennent la forme d’incitations et de contraintes, de normes, formelles ou tacites, qui peuvent faciliter l’action de certains tout en marginalisant d’autres — par exemple lorsque le lobbying permet un accès privilégié aux processus de prise de décision pour ceux qui ont plus de ressources financières et organisationnelles.

En 2005, une célèbre étude intitulée « Economic Inequality and Political Representation » produite par Larry M. Bartels, de l’Université Princeton, montrait que les sénateurs américains, dont le chercheur a scruté les choix, sont beaucoup plus sensibles à l’opinion des citoyens aisés qu’à celle des citoyens moins nantis. Ils votent principalement selon les intérêts de leurs électeurs les plus riches.

Ce pouvoir d’influence n’est pas systématiquement acquis par le chantage, la corruption ou l’achat de la faveur de parlementaires ou de hauts fonctionnaires. Il s’opère aussi insidieusement, un peu par osmose : les titulaires de charges publiques développent une perception de la réalité collée sur celle de leurs réseaux d’appartenance.

Cette concentration du pouvoir entre les mains d’une poignée de « happy few » rend plus difficile l’action concertée de la société civile en faveur de la réduction des inégalités. Les politiques publiques redistributives étaient traditionnellement défendues par des organisations qui ont, depuis 15 ans, perdu leur pouvoir d’influence.

La théorie sociologique : les inégalités minent la confiance

Selon les sociologues Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, « [u]ne inégalité sociale est le résultat d’une distribution inégale, au sens mathématique de l’expression, entre les membres d’une société, des ressources de cette dernière, distribution inégale due aux structures mêmes de cette société et faisant naître un sentiment, légitime ou non, d’injustice au sein de ses membres. » Cette définition de l’inégalité nous donne une troisième piste pour comprendre les conséquences qu’elle peut avoir sur le niveau de participation. Au-delà de la disponibilité des ressources et de la capacité d’influence des individus ou des groupes, il faut regarder l’effet de l’inégalité sur les attitudes civiques et la volonté même de participer.

Des recherches (voir Henrik Jordahl, "Inequality and Trust
" ainsi que Frank J. Elgar, "Income Inequality, Trust, and Population Health") ont montré que la confiance sociale est gravement minée par l’accroissement des inégalités. Les pays ayant des niveaux élevés d’inégalité ont des niveaux de confiance plus bas. Les inégalités minent les conditions sociales qui sont à la fois à l’origine et au cœur de la participation : l’égalité de statut entre les citoyens, la possibilité de se côtoyer, la possibilité d’avoir des objectifs communs.

Dans L’égalité, c’est mieux, Wilkinson et Pickett tentent d’expliquer pourquoi les inégalités ont une incidence sur la multitude d’indicateurs qu’ils ont mesurés (santé, mortalité infantile, toxicomanie, criminalité), et aussi sur les niveaux de participation. Ils soutiennent que l’ampleur des différences de revenu a un effet puissant sur la façon dont nous entrons en relation avec nos concitoyens. Les grands écarts de richesses s’accompagnent de grands écarts de statut social. Dans un tel contexte, ressentiment et méfiance germent plus aisément chez ceux au bas de l’échelle. Si l’on considère que la société dans laquelle on vit favorise les mieux nantis, il est probable que l’on veuille moins s’impliquer socialement et politiquement.

Conclusion


Les inégalités économiques et sociales ont indéniablement une influence sur la démocratie. L’idéal d’égalité qui fonde les sociétés démocratiques risque de devenir une chimère si l’on ne prend pas garde au glissement dont nous sommes témoins en ce début du XXIe siècle. Des catégories de la population sont exclues du pouvoir. Pour les y ramener, que faudra-t-il? Il faudra de l’éducation civique, bien entendu. Il faudra encourager et faciliter la participation citoyenne entre les élections (cette participation étant en elle-même la forme la plus efficace d’éducation civique) afin que s’exerce le muscle démocratique de tous les citoyens. Pour cela, il faut leur attribuer des responsabilités et accepter de partager avec eux le pouvoir. Ensuite, il faudra en arriver à des changements institutionnels, autant dans le mode de scrutin que dans les règles de procédures des parlements. Et puis surtout, il faut se rendre compte que c’est un enjeu fondamental. Nous avons tout à gagner à plus de démocratie et à plus d’égalité. Car avec elles vient la confiance. Et avec la confiance vient la prospérité, respectueuse des personnes et de l’environnement dans lequel nous vivons. Quand comprendrons-nous qu’il n’y a pas de meilleure voie vers le bonheur, la paix et la satisfaction de soi?


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[1]  Ce texte reprend les grandes lignes d’un chapitre de l’ouvrage Miser sur l’égalité. L’argent, le pouvoir, le bien-être et la liberté, sous la direction d’Alain Noël et de Miriam Fahmy, Montréal, Fidès, 2014, pp 133-145. 

Vous lisez présentement:

 
Les inégalités, un choix de société ?
octobre 2014
Ce numéro de la Revue vie économique, produit en collaboration avec le Rendez-vous stratégique de l'INM sur les inégalités sociales, donne la parole à un groupe diversifié de collaborateurs dans le but de décrypter les enjeux liés à cette croissance des inégalités au Québec. Pour mieux comprendre la situation et signaler des politiques ou mesures qui permettraient de réduire, voire d'éliminer ces inégalités.
     
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