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Sommaire
Volume 6, no 2
Réduire notre dépendance au pétrole : la danse du cobra

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Réduire notre dépendance au pétrole : la danse du cobra

 

Par Alain Brunel, cofondateur et directeur climat énergie de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA)


Lorsqu’en 1982 nous avons, avec André Bélisle, cofondé l’Association québécoise de lutte contre les pluies acides, nous avions fait l’analyse que ce phénomène – causé par la combustion du charbon, du pétrole et le traitement des métaux non ferreux – qui acidifiait l’eau et déminéralisait les terres, représentait la contradiction principale du système économique. Un beau gros cas d’externalité négative. L’AQLPA consacra la décennie 80 à informer et mobiliser la population sur ce problème des précipitations acides. À l’époque, la question du réchauffement planétaire apparaissait moins importante ou plutôt moins urgente. Mais dès 1988, le renommé scientifique James E. Hansen de la NASA affirmait, devant le congrès des États-Unis, avoir relevé des indices non équivoques que le grand réchauffement avait commencé.

La signature de l’accord Canada-États-Unis de 1991 fut l’occasion pour l’AQLPA d’élargir son action à la cause générale de la pollution de l’air plutôt qu’à une conséquence précise [1]. Son acronyme signifiera, à partir de 1992, lutte contre la pollution atmosphérique. La pollution de l’air, avec sa multitude de conséquences sur les écosystèmes, la santé, les infrastructures, la couche d’ozone et enfin le climat et les océans, produisait ce que feu Yves Guérard et Luc Gagnon ont appelé un « effet shrapnel »; des destructions multiples par le biais d’une diffusion dans toute la biosphère. La mère de toutes les pollutions.

Presque 33 ans après la fondation de l’AQLPA, force est d’admettre que le combat a radicalement changé d’échelle. Aujourd’hui, il faut confronter essentiellement les mêmes causes, l’usage des combustibles fossiles, mais à l’échelle mondiale. Toute la civilisation industrielle doit se désintoxiquer de sa carbodépendance.

L’équation de la quadrature


Aujourd’hui, l’enjeu climatique constitue sans aucun doute la contradiction majeure d’un système économique essentiellement basé sur les énergies fossiles et l’accumulation de richesses matérielles. Une contradiction illustrée par l’équation de Kaya qui ramène la croissance des émissions de CO2 à la croissance de quatre facteurs :
1. La population;
2. le Produit intérieur brut (PIB) par habitant, soit la mesure classique – et bien imparfaite — de la richesse ou de la production par personne;
3. l’intensité énergétique du Produit intérieur brut (PIB), c’est-à-dire le contenu en énergie de l’économie; dont l’unité courante est le Million de Tonnes Équivalent Pétrole par milliard de dollars de PIB ou de façon simplifiée TEP/PIB.
4. l’intensité carbonique ou l’intensité des émissions de CO2 par unité d’énergie produite ou consommée, qui s’exprime en millions de tonnes de CO2 par million de Tonnes Équivalent Pétrole ou en CO2/TEP. C’est le contenu en CO2 de l’énergie produite ou utilisée.

Schématiquement, l’équation devient CO2 = POP*PIB/POP*TEP/PIB* CO2/TEP. Cette simplification du réel permet de mieux comprendre pourquoi il n’y en aura pas de facile dans la réduction des émissions.

Pour éviter les scénarios climatiques du pire, il faut diviser les émissions de CO2 des pays riches au minimum par 3 ou 4 d’ici 2050 (le dernier rapport 2014 des experts du climat mentionne une réduction globale de 40 à 70 %) [2]. Or, comme l’a montré Jean-Marc Jancovici, l’action sur un seul des facteurs à droite de l’équation ne permet pas de diminuer les émissions de CO2 quand les autres facteurs continuent à croitre. Si l’on pose que le PIB continuera à augmenter simplement de 2 % par an, un objectif recherché par tous les gouvernements du monde, et que la population mondiale augmentera d’un facteur 1,3 d’ici 2050, comme l’ONU le prévoit, cela implique qu’il faudra réduire d’ici 2050 le produit des facteurs intensité carbonique et intensité énergétique par un facteur 9 ou 10. 

Tim Jackson, dans son ouvrage Prospérité sans croissance arrive à une conclusion plus dure encore en envisageant, à partir d’une hypothèse forte du principe d’équité, que les 9 milliards d’habitants de la planète puissent tous bénéficier en 2050 d’un revenu comparable à celui des citoyens de l’Union européenne de 2009. Cela supposerait de multiplier la taille de l’économie par 6 d’ici 2050, avec des revenus croissant à un rythme annuel moyen de 3,6 % et de diviser l’intensité carbonique par 55 (Jackson, 2010, pp. 89-90).  

Et c’est un scénario qui ne tient pas compte de la croissance des revenus dans les pays développés! Tim Jackson dit son scepticisme à l’idée d’un découplage durable des émissions de GES de la croissance économique, à savoir que les émissions pourraient baisser continument alors que la croissance économique se poursuivrait indéfiniment.

Concrètement, même l’hypothèse faible, celle qui ne tient pas compte du principe d’équité, suppose de décarboniser l’économie mondiale à un rythme 10 fois plus rapide qu’actuellement.

La voie extractiviste du Canada


Géré selon les intérêts du capitalisme extractiviste, le Canada est engagé sur une voie exactement inverse. Le gouvernement conservateur voit l’exploitation des sables bitumineux comme le Graal de la richesse future du pays. Le PIB du Canada a connu une croissance moyenne de 3,6 % depuis 50 ans. Les acteurs économiques et politiques poussent pour qu’il puisse continuer à croitre de même. L’OCDE prévoit d’ailleurs des taux de croissance supérieurs à 2 % au Canada pour 2015 et 2016, un taux plus faible qu’attendu en raison de la chute des prix du pétrole. Et selon Statistiques Canada, la population va continuer à augmenter d’ici les 50 prochaines années, pour atteindre les 51 millions d’habitants en 2063 selon une croissance moyenne, soit une augmentation de 61 %.

C’est dire que pour compenser l’accroissement de la population et de l’économie, avec des taux de croissance similaires, voire supérieurs, à ceux de l’exemple de Jancovici cité plus haut, le produit des facteurs d’intensité carbonique et d’intensité énergétique devrait diminuer d’un facteur 10 au minimum d’ici 2050 si l’on veut rester dans la limite du 2 degrés. On voit mal comment cela pourra se réaliser avec la croissance concomitante de l’extraction des sables bitumineux prévue par l’Association canadienne des producteurs de pétrole (ACPP) qui table sur une augmentation de la production du pétrole bitumineux d’un facteur 2,5 entre 2013 et 2030. Selon l’ACPP, la production de pétrole bitumineux en 2030 totaliserait 4,8 millions de barils par jour, soit 75 % de la production totale du Canada de 6,4 Mb/j, qui aurait elle-même augmenté de 82 % depuis 2013.

Cette croissance aura toutes les chances d’augmenter le contenu en énergie fossile de l’économie canadienne et aussi d’accroitre le contenu carbone de l’énergie produite [3]. Cela étant posé, il n’est pas étonnant que les scénarios d’évolution des émissions canadiennes de GES tablent sur une augmentation de 16 % d’ici 2030 pour atteindre 815 Mt eqCO2 (Gouvernement du Canada, 2014, Canada’s sixth National Report on Climate Change, p.8).

De fait, le Canada est en train de devenir un acteur du dépassement du seuil de 2 °C de température moyenne, – en vérité un profiteur de ce dépassement – et donc un des responsables directs de l’écocide planétaire qui l’accompagnera inévitablement.

Des émissions astronomiques liées aux nouveaux oléoducs


Dans une recherche diffusée sur le site Internet de l’AQLPA, nous avons estimé le total des émissions supplémentaires de gaz à effet de serre (GES) liées en amont à l’extraction et, en aval, à la combustion du pétrole qui serait transporté par les projets de nouveaux oléoducs et d’expansions d’anciens pipelines au Canada sur une durée d’opération des ouvrages de 40 ans. Les chiffres sont astronomiques comme on peut le voir dans le tableau ci-dessous [4] :

tableau 1

Voici quelques faits saillants tirés de ces données :

Les émissions uniquement amont de l’oléoduc Énergie Est (EE) sur 40 ans dépasseraient le milliard de tonnes de dioxyde de carbone équivalent (eq CO2) soit 13 fois les émissions totales du Québec de 2011 (81 millions de tonnes). La ligne 9B ajouterait 3 années d’émissions à ce chiffre.
• Les émissions totales en amont et en aval du pipeline EE sur 40 ans dépasseraient les 5,2 milliards de tonnes équivalent CO2, (GteqCO2) soit 64 fois les émissions du Québec de 2011.
• Sur 40 ans, les émissions uniquement amont de l’ensemble des projets ajouteraient quelque 3,5 milliards de tonnes de CO2 de plus, soit cinq fois les émissions canadiennes de 2011 (701 Mt).
• Les émissions amont et aval de l’ensemble de ces projets s’élèveraient à près de 17,5 Gt eq CO2, et ajouteraient dans l’atmosphère l’équivalent de 25 années d’émissions canadiennes de 2011.

On voit que les émissions de GES associées au pétrole transporté par l’oléoduc Énergie Est seraient sans commune mesure avec celles du Québec. Tandis que le Québec peine à réduire ses émissions de 20 % d’ici 2020, objectif endossé par le gouvernement Couillard, le pétrole qui passerait par Énergie Est, équivaudrait à une augmentation annuelle des émissions du Québec de 38 % et, sur 40 ans, de 13 fois, ou 1 300 %, les émissions du Québec de 2011… Cette comptabilité prend tout son sens lorsqu’on attribue une responsabilité québécoise aux émissions amont du pétrole transporté par l’oléoduc qui serait enfoui sur son territoire.

Un levier pour réduire notre dépendance


La vision de l’AQLPA en matière de lutte contre la pollution atmosphérique n’a jamais dévié de l’esprit insufflé par son président fondateur, aux manettes depuis bientôt 33 ans : être ferme sur l’objectif, mais rester pragmatique sur les moyens pourvu qu’on obtienne des résultats.

Compte tenu des projets pétroliers évoqués plus haut, un des premiers gestes concrets à faire pour réduire notre dépendance au pétrole serait d’aider l’économie canadienne et québécoise à ne pas s’enfermer davantage dans un modèle énergétique condamné à terme. Réduire la demande nationale de pétrole est certes indispensable, mais éviter d’augmenter l’offre est tout aussi incontournable.

En effet, le dernier rapport 2014 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIÉC) a clairement établi les limites à la quantité de combustibles fossiles que nous pouvons exploiter si nous voulons éviter de dépasser le seuil dangereux d’augmentation de température moyenne de 2 °C d’ici la fin du siècle. Pour que 66 % des modèles climatiques testés restent sous la barre des 2 degrés d’ici la fin du siècle, le budget global de CO2, de 2011 à 2100, doit être limité à 1000 milliards de tonnes de CO2 (GtCO2). Or les réserves totales de carbone fossile disponibles en 2011 avec les technologies et les conditions d’opération existantes sont de 3,7 à 7 fois plus importantes que le budget de 1000 GtCO2. Et les ressources de carbone fossile potentiellement exploitables avec de nouvelles technologies ou des conditions économiques favorables dépassent de 30 à 50 fois le budget carbone global alloué pour limiter la hausse moyenne à 2 °C [5]

Les notions de budget carbone et d’actifs d’énergie fossile échoués (« stranded assets ») sont issues de ce constat. Si on veut protéger le climat, on ne pourra pas exploiter toutes les réserves connues. Au rythme d’émissions de 2014, le quota carbone pour limiter la hausse moyenne de la température à deux degrés sera épuisé d’ici 30 ans.

Comment déterminer les réserves fossiles qui pourront être exploitées ou non? Avec l’aide de modèles prenant en compte à la fois le contenu carbone des réserves de différents combustibles fossiles (charbon, pétrole et gaz) et leurs coûts d’exploitation, Christopher McGlade et Paul Ekins de University College à Londres, ont tenté l’exercice dans un article publié en début d’année dans la revue Nature. Voir McGlade et Etkins, 2015.

Globalement, selon leur évaluation, le tiers des réserves de pétrole, la moitié des réserves de gaz et 80 % de celles du charbon doivent demeurer dans le sol d’ici 2050, pour rester en deçà du 2 degrés. En revanche, le Canada devrait pour sa part renoncer à 85 % de ses réserves de sables bitumineux… Les mines à ciel ouvert de sables bitumineux devraient pratiquement cesser leurs opérations après 2020 parce que trop couteuses à exploiter. Les mines in situ, par injection de vapeur, pourraient continuer à condition de décarboniser complètement l’énergie requise dans le processus (essentiellement du gaz naturel). Mais même dans cette éventualité, posant de gros défis techniques et économiques, la production cumulée de 2010 à 2050 ne pourrait excéder 7,5 milliards de barils sur une réserve estimée à 48 milliards de barils.

Oui, 7,5 milliards de barils, alors que l’oléoduc Énergie Est à lui seul serait à même d’en transporter 16 milliards sur 40 ans et que l’ensemble des projets de construction et d’expansion d’oléoducs évoqués plus haut serait à même d’en transporter 54 milliards… Cette disproportion illustre l’incroyable déconnexion du complexe pétrofinancier canadien vis-à-vis des limites écologiques de la planète.

À la manière d’Archimède qui affirmait pouvoir ébranler le monde avec son levier et son point d’appui, le Québec serait en mesure, par sa position géostratégique, de démultiplier sa capacité à réduire les GES au niveau canadien. En refusant le passage de l’oléoduc Énergie Est sur son territoire, le Québec contribuerait à éviter des émissions amont annuelles de GES équivalant à près de 40 % de celles qu’il a émises en 2011. Sur 40 ans, c’est plus d’un milliard de tonnes d’émissions amont qui seraient évitées, ou 13 fois ses émissions de 2011. Et si l’on comptait aussi les émissions en aval associées au pétrole transporté, c’est l’équivalent de 64 fois les émissions du Québec de 2011 qui pourraient ainsi être évitées.

Cela suppose que Québec soit ferme et cohérent sur son objectif de réduire les GES et qu’il soit prêt à utiliser tous les moyens que ses compétences constitutionnelles lui accordent. Malheureusement, la cohérence n’est pas toujours au rendez-vous des actions du gouvernement libéral qui se veut leader de la réduction des GES tout en appuyant la construction d’Énergie Est et en promouvant l’exploration – et donc aussi à terme l’exploitation — pétrolière au Québec (Gaspésie, Anticosti, bientôt le golfe Saint-Laurent). Chez plusieurs candidats à la direction du Parti Québécois la cohérence vacille aussi quand la perspective d’exploiter le pétrole à Anticosti signifie de l’argent facile dans leur esprit. Ont-ils intégré le prix carbone et l’enjeu climatique dans leurs anticipations?

Un prix carbone trop bas


Le GIÉC, comme toutes les instances internationales qui se sont penchées sur la question, souligne l’importance d’attribuer un prix au carbone émis afin d’internaliser le coût d’émission du CO2 dans l’activité économique. Deux dispositifs sont considérés efficaces à cette fin : la taxe carbone ou un Système de plafonnement et de droits d’échange d’émissions de gaz à effet de serre (SPEDE ou « Cap & Trade » en anglais).

Le gouvernement du Québec, après avoir établi une mini taxe carbone en 2007 (4,26 la tonne de CO2 ou 0,86 cent le litre d’essence en 2014), se fie désormais sur la mise en œuvre d’un SPEDE ou d’une bourse carbone lancé le 1er janvier 2013. C’est ce type de moyen qui a été déployé avec succès aux États-Unis pour réduire les émissions de polluants acides dans le cadre de l’accord Canada-États-Unis sur la qualité de l’air de 1991.

L’utilisation de mécanismes du marché fait en sorte que les émissions sont évitées au coût marginal le plus bas disponible sur le marché. Ils stimulent l’innovation, car les entreprises ont un intérêt direct à réduire leurs émissions. Ils garantissent une limite effective sur les émissions en fixant un plafond autorisé qui baisse d’année en année.

Mais ce type de dispositif comporte aussi des défauts : il est considéré comme plus lourd, opaque et complexe à gérer qu’une simple taxe. Il est plus propice à la fraude. Si le marché chute en raison d’une crise économique et/ou d’un trop grand volume de droits d’émissions mis sur le marché, comme cela a été le cas après 2008 dans le système européen, le prix de l’unité d’émission, la tonne CO2, s’effondre et l’entreprise peut même avoir intérêt à continuer à payer pour les émissions au-delà de son quota plutôt qu’à réduire ses émissions.

Si le plafond ne baisse pas suffisamment vite, le prix de la tonne carbone demeure trop faible pour inciter aux réductions les plus couteuses. Afin d’éviter cet effet pervers d’un prix trop bas, la bourse carbone Québec-Californie prévoit un prix plancher qui sera de 18 $ la tonne en 2020. Aux dernières enchères de février 2015 le prix final s’est établi à 15,01 $ CDN la tonne d’équivalent CO2.

De nombreuses questions ont été soulevées, notamment par la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, relativement au déséquilibre des économies de la Californie et du Québec dans ce marché. La récente annonce que l’Ontario se joindrait finalement au Québec et à la Californie renforce un dispositif dont la viabilité était effectivement menacée à terme par la disparité des systèmes énergétiques et des poids économiques des participants. Le bloc canadien pèsera désormais près de 50% de l’économie de la Californie. Il y aura davantage d’opportunités proprement canadiennes de réduction des émissions.

Par comparaison, la taxe carbone mise en place en Colombie-Britannique est déjà à plus de 30 $ la tonne. Elle s’applique à 70% des sources de GES de cette province (contre un champ d’application théorique de 85% au Québec, mais en réalité seulement 62% des émissions sont tarifées en raison de l’allocation de droits gratuits, selon la Commission de l’écofiscalité du Canada). De 2008 à 2012, elle a induit une réduction de 4,4% des GES et de 16% de la consommation de pétrole per capita. Tandis que le Québec a réduit ses émissions de GES d’environ 6 % – mais les distributeurs pétroliers n’y sont soumis que depuis le 1er janvier 2015. Le dispositif de la Colombie-Britannique présente l’avantage d’être fiscalement neutre, c’est-à-dire que les revenus tirés de la taxe carbone induisent des réductions d’autres taxes pour les entreprises ou les particuliers. Des dégrèvements de taxe qui peuvent viser les plus défavorisés. Il faut noter que ces prix de la tonne de CO2 sont relativement faibles quand certaines recherches estiment que le cout social réel du CO2 devrait tourner autour d’une valeur moyenne de 100 $ la tonne. 

De manière pragmatique, l’AQLPA a donné la chance au coureur du marché carbone dans l’attente de résultats tangibles, qui tardent à venir. Selon la Commission sur l’écofiscalité au Canada, tant le Québec que la Colombie-Britannique rateront leurs cibles de réduction de GES d’ici 2020. Il faudra analyser minutieusement les forces et faiblesses de ces deux méthodes d’écofiscalité afin de réorienter le tir si nécessaire; et rester attentif à la gestion des sommes recueillies par les ventes de droits d’émission. Le manque de rigueur dans la gestion du Fonds vert, abondé par les enchères carbone, a été dénoncé par le Vérificateur général dans son rapport de 2014.

Infléchir la demande : priorité au transport


Réduire la dépendance au pétrole implique évidemment d’infléchir la demande. À ce titre, il est incontournable d’agir résolument sur le secteur des transports qui représente globalement 45 % des émissions de GES du Québec – essentiellement par combustion de pétrole – et 38 % de ses pertes nettes d’énergie selon l’État de l’énergie au Québec. Voir Whitmore et Pineau, 2015

De plus, en 2013, les Québécois ont dépensé $18 milliards en carburants pour les transports, c’est le poste de dépenses qui contribue le plus au déficit commercial du Québec qui était de $23 milliards cette même année. Voir Renaud Gignac et coll. 2013.

Pour réduire la demande, il faut à l’évidence renverser le règne du tout automobile qui imprègne encore trop de décisions à tous niveaux de responsabilité. Les exemples récents du projet d’élargissement de l’autoroute Henri IV à Québec ou du prolongement de l’autoroute 19 à Laval, que le dernier budget du gouvernement Couillard va financer en pleine austérité, montrent la force du modèle alors que, dans le même temps, Québec affirme ne plus avoir les moyens d’entretenir le réseau routier existant au rythme requis par son piètre état… Cherchez l’erreur!

Il faut aussi faire payer à l’usager le prix réel du recours aux combustibles fossiles et aux véhicules individuels et offrir des choix, des alternatives, pour diminuer la consommation et sortir du tout pétrole à travers l’aménagement urbain, les transports collectifs et actifs, l’électrification des transports, la réglementation routière et, de façon générale, en mettant en place des mesures d’écofiscalité afin d’orienter les comportements dans la direction voulue.

Parmi les politiques préconisées par l’AQLPA :

• Accorder la priorité au transport collectif à travers un financement des transports en commun urbains qui reposerait essentiellement sur les usagers de la route et les entreprises, qui en sont des bénéficiaires indirects majeurs, par la fluidité induite de la circulation et l’augmentation de la productivité qui en découle, au moyen de taxes ou tarifs sur la masse salariale, les carburants, les péages routiers ou les stationnements. Le financement par l’usager des transports collectifs urbains devrait diminuer progressivement jusqu’à devenir symbolique, sinon nul.

• N’est-il pas aberrant qu’en 2015, presque 40 ans après l’inauguration du Train grande vitesse en France et 50 ans après celle du Shinkansen japonais, il soit toujours plus rapide de faire le trajet Montréal-Québec en voiture? En matière de transport en commun interurbain, le Québec est encore à l’âge de pierre. L’absence de maîtrise de toutes les compétences constitutionnelles nécessaires (le rail interprovincial est de compétence fédérale) n’explique pas tout dans ce désintérêt des élites politiques à investir dans le transport collectif. Un projet de transport monorail grande vitesse pourrait être une solution alternative très avantageuse économiquement si elle était techniquement réalisable.

Enfin, même si l’automobile reste encore une vache sacrée au Québec, plusieurs mesures doivent être mises en œuvre pour en responsabiliser et restreindre l’usage :

L’AQLPA milite depuis des années pour la mise en place d’un programme d’inspection obligatoire des véhicules qui permettrait de diminuer les émissions polluantes directes des véhicules, mais aussi indirectes par la diminution du nombre de pannes et des bouchons qui s’ensuivent tout en améliorant la sécurité routière. Qu’attend-on pour le faire?

L’automobile demeure indispensable dans les secteurs ruraux et dans nos banlieues-dortoirs à faible densité. Les voitures électriques ont un rendement énergétique minimum de 75 % comparé à quelque 30 % pour les voitures thermiques. C’est un gain d’efficacité de 150 %! Et l’électrification des transports laisserait davantage d’argent dans les poches des Québécois. Une loi zéro émission obligeant les constructeurs à offrir des véhicules hybrides ou zéro émission au sein de leur gamme et l’instauration d’un bonus-malus sur les véhicules en fonction de leur niveau de consommation et d’émissions offrirait des alternatives pour sortir de la carbodépendance. Le bonus pourrait être valorisé par la mise à la ferraille simultanée de véhicules hors d’âge contribuant ainsi à l’assainissement des émissions du parc québécois.

Le péage pour l’usage des routes du réseau supérieur comporte de nombreux avantages, car il permet de gérer la congestion en modulant les tarifs selon les heures, l’usage, par exemple en accordant des tarifs privilégiés au covoiturage ou en favorisant les véhicules propres. Il permet de mettre en œuvre concrètement le principe pollueur payeur.

Les limites de vitesse sont rarement respectées au Québec. Cela gaspille de l’énergie et entraîne des risques plus élevés d’accident. L’installation de plus de radars fixes dans les zones dangereuses serait une façon de réduire des pertes collectives dues à une forme d’irresponsabilité individuelle.

Saisir le moment


L’enjeu climatique et l’émergence d’alternatives concrètes au tout pétrole en matière d’énergies renouvelables et de transport électrique nous convoquent à un rendez-vous avec l’Histoire. Sortir des incantations, de belles paroles et des illusions implique désormais pour le Québec de se donner un plan concret pour sortir du pétrole et de réduire ainsi ses émissions de GES à la hauteur des exigences scientifiques pour protéger le climat.

Agir sur la demande est indispensable. Mais la position géostratégique du Québec lui donne aussi la possibilité d’agir sur l’offre et démultiplier ainsi son action sur la scène canadienne. Faute de saisir ce moment et cette occasion, le Québec deviendrait complice de l’expansion de ce qu’il faut résolument réduire. Vision à long terme et courage politique sont demandés. Le cobra doit se lever et danser pour défendre ce qui doit durer et cracher son venin sur ce qui doit mourir.

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  [1] L’Accord Canada-États-Unis sur la qualité de l’air de 1991, qui prévoyait de diminuer en 10 ans les émissions des gaz précurseurs de l’acidification des précipitations de 50% (dioxyde de soufre SO2 et oxydes d’azote NOx) allait impulser une réduction de ces polluants. Selon Environnement Canada, entre 1996 et 2010, la baisse des émissions canadiennes a été de -57% pour les SO2 et – 36% pour les NOx. Résultat des efforts conjugués du Canada et des États-Unis, les dépôts de sulfates et de nitrates dans le sud du Québec ont été réduits de plus de 50% entre 1990 et 2010. Voir le rapport d’étape 2012 de l’accord Canada-États-Unis sur la qualité de l’air [http://www.ec.gc.ca/Air/default.asp?lang=Fr&n=83930AC3-1] 
  [2] Les chiffres différents qu’on peut trouver dans la littérature scientifique à ce sujet dépendent notamment des probabilités qu’on veut se donner de maintenir la température moyenne à deux degrés Celsius au cours du siècle et de l’éventuel recours à des procédés de capture et séquestration du carbone.
  [3] Sauf à imaginer que toutes les exploitations de pétrole bitumineux puissent retirer et séquestrer le CO2 produit, ce qui semble un défi technique et économique pour l’instant insurmontable. En outre, les émissions liées à la combustion du pétrole produit seraient, pour leur part, toujours maintenues et exportées.
  [4] Méthodologie : pour les fins de la présente approximation nous reprenons le scénario moyen 2 de l’étude de l’Institut Pembina, (Climate Implications of the Proposed Energy East Pipeline, 2014) qui suppose qu’Énergie Est transporterait 50% de bitume dilué, 20% de pétrole conventionnel et 30% de pétrole synthétique. Pour évaluer les émissions de GES des autres pipelines nous avons emprunté les valeurs retenues par Pembina pour Énergie Est : facteur d’utilisation de 85%, mêmes types de pétrole et division du total des barils transportés par le facteur 11,15 résultant du calcul de Pembina entre le nombre de barils et le nombre de tonnes de GES émises. Pour les émissions aval – ici du raffinage à la combustion – nous avons multiplié les émissions amont par un facteur 5, valeur retenue par l’étude du service de recherche du congrès américain « Canadian OilSands : LifeCycle Assessments of Greenhouse Gas Emissions, March 2014, [http://fas.org/sgp/crs/misc/R42537.pdf] . Dans cette étude, il est relevé que 70 à 80% des émissions d’un baril de pétrole proviennent de la combustion; nous avons retenu la valeur maximale de 80% pour tenir compte du raffinage.
Les valeurs du cycle complet amont et aval présentées avec cette méthode de calcul apparaissent très conservatrices lorsque comparées aux données du département d’État étasunien relatives à Keystone XL. Le rapport de janvier 2014 «Final Supplemental Environmental Impact Statement » du département d’État évaluait les émissions annuelles du projet de KXL selon l’analyse du cycle de vie (du puits à la roue) entre 147 et 168 Mt eqCO2/an. L’estimation ici avancée dans notre tableau pour ce même pipeline est de 115 Mt eqCO2/an. Soit une valeur presque 30% inférieure à la valeur la plus faible de l’estimation du Département d’État. Les émissions totales du cycle de vie d’un baril de pétrole bitumineux sont donc clairement sous-estimées dans notre tableau. L’écart s’explique vraisemblablement par une composition de pétrole bitumineux dilué -Dilbit- plus importante dans le cas de l’étude du Département d’État.
La durée d’opération de 40 ans est celle déclarée dans le projet de TransCanada pour Énergie Est. Nous avons reproduit cette durée d’opération pour l’ensemble des projets d’oléoducs. Les volumes indiqués pour Transmountain Exp. et Alberta Clipper Exp. correspondent uniquement aux volumes supplémentaires produits après la mise à niveau des oléoducs. Pour la ligne 9B, il aurait fallu en toute logique soustraire du volume d’émissions émanant du pétrole de l’ouest celles provenant du pétrole conventionnel importé qu’il remplace, mais ajouter l’intensité plus importante en carbone du pétrole bitumineux +17-20% et la capacité augmentée de la ligne 9B +25%. Nous avons voulu limiter la complexité des données présentées ici et donner le portrait général des émissions canadiennes liées aux oléoducs. Du reste, cela aurait changé marginalement le profil global des émissions présentées.
  [5] Voir: IPCC, 2014: Climate Change 2014: Synthesis Report. Contribution of Working Groups I, II and III to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change [Core Writing Team, R.K. Pachauri and L.A. Meyer (eds.)]. IPCC, Geneva, Switzerland, 151 pp. Tableau 2.2 page 64.
 

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Transition énergétique : l'urgence d'agir
mai 2015
Ce numéro de la Revue vie économique rappelle l'urgence d'agir. En ce début de 21e siècle, nous sommes confrontés à des défis majeurs sur les enjeux climatiques. Il nous faut réorienter le plus rapidement possible notre modèle de développement si nous voulons éviter une crise climatique irréversible. C'est aujourd'hui que doit se planifier la transition énergétique.
     
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