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Sommaire
Volume 6, no 2
La bombe de la bulle carbone

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La bombe de la bulle carbone  [1]

 

Gilles L. Bourque, chercheur IRÉC


D'après le bulletin annuel de l'Organisation météorologique mondiale (OMM) sur les gaz à effet de serre, la teneur de l'atmosphère en GES a atteint un nouveau pic en 2013, en raison de la hausse accélérée des concentrations de dioxyde de carbone. Pour l'OMM, la nécessité d'une action internationale concertée devient plus qu'urgente. En 2013, la concentration de CO2 dans l'atmosphère représentait 142% de ce qu'elle était à l'époque préindustrielle (1750), et celles du méthane et du protoxyde d'azote respectivement 253% et 121%. 

C’est dans ce contexte de constats scientifiques sans ambiguïté, alors que les entreprises pétrolières continuent dans un aveuglement suicidaire à développer toujours plus leurs projets d’exploration et d’exploitation d’énergies non conventionnelles, qu’on a vu émerger, puis prendre une ampleur sans précédent, des campagnes de désinvestissement dans les énergies fossiles. Contrairement à ce que l’on peut penser, l’un des enjeux, parmi les plus importants, qui est pris en compte dans ces campagnes ne relève pas de critères éthiques, mais bien au contraire du domaine de la gestion. En l’occurrence, de la bonne gestion d’un patrimoine financier de la part de fiduciaires qui sont sensés agir en fonction de la protection des intérêts économiques à long terme de leurs membres ou de leurs actionnaires, grâce à une gestion des risques financiers qui tient compte des impacts sociaux et environnementaux de leurs placements.

Néanmoins, encore aujourd’hui, par mimétisme, la majorité des investisseurs institutionnels alignent leurs placements sur les grands indices boursiers mondiaux, qui comptent de nombreuses compagnies dédiées aux énergies fossiles. Malheureusement, ces flux financiers favorisent une économie intensive en carbone, ce qui va à l’encontre des objectifs de réduction des émissions que se fixent les États, tout en créant une « bulle carbone » dont les valeurs nominales tendent à décrocher de plus en plus des risques réels que ces actifs représentent. C’est pour confronter cette finance à ses problèmes de perception des risques qu’ont été lancées plusieurs initiatives originales.

Risque et bulle carbone


Lancé par l'ONG anglaise Carbon Tracker Initiative afin d’informer les financiers des vrais enjeux en cause, le concept de risque carbone qu’ils ont développé prend deux formes : un risque financier et un risque de réputation. Risque financier : si l'on brûle l’ensemble des réserves déjà identifiées par les compagnies pétrolières, on atteindra rapidement 6 degrés de réchauffement climatique. Ce potentiel insoutenable conduira, à plus ou moins court terme, la communauté internationale à prendre des mesures drastiques qui vont faire perdre très rapidement leur valeur boursière aux compagnies pétrolières qui possèdent ces réserves. Cette dévalorisation aurait un impact négatif sur les actifs détenus par les investisseurs institutionnels qui perdraient ainsi beaucoup d’argent et la capacité à payer les retraites, les assurances et leurs autres engagements. Le risque de réputation, quant à lui, vise d’abord les investisseurs institutionnels qui placent leurs actifs dans ces entreprises, mais aussi auprès des élus qui ont un rôle dans la gestion de fonds publics.

Les actifs en jeu sont gigantesques : on parle de 5 billions (mille milliards) $ investis dans 1 469 entreprises de pétrole et de gaz et 275 dans le charbon. Dans une étude récente produite dans le cadre du Bloomberg New Energy Finance White papers, les spécialistes évaluent comme étant peu probable un désinvestissement massif et rapide du secteur de l’énergie fossile, étant donné son poids et son rôle dans les marchés financiers (profondeur du marché, grande liquidité, rendement, etc.). Mais si cela devait se produire, pour diverses raisons, plusieurs secteurs profiteraient de ce déplacement d’actifs, parmi lesquels celui des technologies propres, qui devraient rapidement passer d’une valorisation de 220 milliards aujourd’hui à 2,8 billions $ dans la prochaine décennie. Pour les auteurs de l’étude, cela dépendra en partie de l’activisme des actionnaires.

Or, justement, les activistes conscients du risque carbone sont particulièrement actifs à agir sur le marché. Ainsi, en août dernier était lancé le Fossil Free Indexes US qui permet de donner une visibilité et une plus grande profondeur aux gestionnaires préoccupés par ce risque carbone et intéressés aux options alternatives au secteur des énergies fossiles. « We’re primed to give investors a unique opportunity to invest in the broad market while avoiding the increasing risk of long-term investment in fossil fuels, » indique Stuart Braman, fondateur et DG du Fossil Free Indexes (FFI). 

Un évènement de type cygne noir


Ce qui est plus intéressant c’est que ces enjeux ne sont plus l’affaire des seuls activistes. La finance mainstream commence à s’en inquiéter. Les impacts financiers du risque carbone sont de plus en plus sous la loupe des analystes financiers, dans la foulée des travaux de la CTI. Le nombre d’analystes qui lancent des alertes aux gestionnaires de fonds se multiplie.

L’exemple le plus frappant est celui de la Banque HSBC, 3e plus grande banque mondiale, qui dans un rapport intitulé Stranded Assets, what next?, souligne les risques associés aux entreprises du secteur des énergies fossiles, appelant les investisseurs à analyser leur portefeuille pour identifier les actifs qui pourraient devenir non viables. Il ne s’agit pas ici de risques conjoncturels, dans un contexte d’offre excédentaire et de baisse des prix. Les analystes appellent à une analyse des tendances de fond du secteur : « Climate science and the launch of a carbon budget fuelled the first wave of discussion around the risk of stranded assets » soulignent-ils, rajoutant : « We expect innovation in efficiency and technological advancements, including in renewables, battery storage and enhanced oil recovery, to alter the energy mix and pricing in the energy economy, potentially resulting in further stranding of high carbon and high cost fossil fuels ». Les analystes recommandent aux gestionnaires de se retirer de ces actifs bloqués, les plus à risque de ‘s’échouer’, ou de perdre leurs valeurs.

En avril dernier, une nouvelle analyse de la CTI va plus loin en présentant le dégonflement de la bulle carbone comme un évènement de type « cygne noir », du nom de la théorie de Nassim Taleb, qui désigne des événements extrêmes, que l’on considère comme improbable, mais dont le coût est très élevé. Leur probabilité de réalisation est extrêmement faible, jusqu’au jour où un changement relativement mineur – par ex. l’émergence d’une volonté internationale de lutte pour le climat – entraîne une série rapide de réactions conduisant à un effondrement sans précédent des prix.

Antérieurement, la banque d’investissement française Kepler Chevreux avait publié un rapport qui faisait une estimation du montant des pertes qu’infligerait à l’industrie des énergies fossiles un accord international permettant de limiter réellement le réchauffement à +2°C. Elle le chiffrait à 28 billions $ de perte de revenus sur deux décades. Les projets énergétiques les plus à risque identifiés dans le rapport sont les plus intensifs en carbone : le charbon, le pétrole provenant des sables bitumineux et le pétrole de schiste. Sur la base des prévisions de l’Agence internationale de l’énergie en 2013, le rapport de la banque Kepler Chevreux a produit le graphique suivant, qui présente l’évolution de la demande des différentes sources énergétiques en fonction de trois scénarios : CPS (cours normal des affaires), NPS (qui tient compte des engagements connus de lutte au réchauffement) et 450 (un plan de lutte qui limite la concentration maximale à 450 ppm CO2eq pour respecter la cible du +2°C). Pour la grande majorité des acteurs économiques, dont l’horizon se limite au business as usual, le scénario 450 reste encore aujourd’hui assez improbable… 

fig1

De toute évidence, les fonds québécois qui se réclament du placement socialement responsable, qui sont sensés agir en fonction de la protection des intérêts de long terme de leurs membres ou de leurs actionnaires, devront rapidement se positionner sur ces enjeux et annoncer une stratégie conséquente. Pour diminuer le risque d'un éclatement de la bulle carbone ou simplement pour s’en protéger, il leur faut maintenant miser sur une plus grande diversification des actifs en diminuant la part du secteur des énergies fossiles.

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[1] Ce texte est tiré d’un billet paru sur le blogue de Louis Favreau « Les énergies fossiles : quand la finance responsable mobilise ! »   

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