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Sommaire
Volume 7, no 1
Immigrer et s'intégrer : la dualité québécoise

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Immigrer et s’intégrer : la dualité québécoise

 

Pierre Serré, Ph. D. sc. politique [1]


Chercheur indépendant


Aucun immigrant [2] n’arrive dans un Québec vierge de toute vie économique antérieure, encore moins de sa problématique linguistique (section 1). Les conditions socio-économiques et linguistiques générales, fort négatives pour les francophones au début de la Révolution tranquille, ont conservé quelques similitudes malgré un demi-siècle d’action en faveur du français de la part de l’État (section 2). Ce paradoxe est encore plus vif en ce qui concerne les immigrants sélectionnés par le Québec pour leurs qualifications (section 3). C’est ce dont témoigne l’attrait de la communauté anglophone, alors que celle-ci est plutôt décrite comme un radeau en perdition (section 4). Ladite communauté montre pourtant tous les signes d’une expansion extraordinaire depuis 50 ans : natifs comme immigrés votent avec leur force de travail (section 5). D’autant plus que l’État québécois, outre l’obligation de fréquentation des écoles primaires et secondaires françaises, s’est résolument rangé derrière les partisans du laisser-aller pour lui-même nourrir cette expansion (section 6). Saisir celle-ci permet de mieux appréhender comment se passe l’intégration socio-économique et linguistique au Québec. Des cohortes entières d’immigrés et de natifs de toutes langues ont ainsi fait écho à la dynamique d’un système politique délétère pour la communauté politique de langue française (section 7). 

1- L’intégration au Québec : le cadre de la dualité


L’intégration socio-économique et la francisation des immigrants ne sont pas qu’affaire de mise à niveau des compétences, de reconnaissance des diplômes, de discrimination systémique et de racisme. Dans la plupart des sociétés occidentales, immigrer est une aventure sacrificielle. Chaque immigrant arrive dans un lieu qui a ses propres lignes de conflits, ses enjeux nationaux et ses factions en lutte. Plus qu’en termes de classes, la société québécoise est divisée sur le plan culturel. Deux groupes sociologiquement distincts n’ont cessé d’occuper le devant de la scène depuis au moins 50 ans. L’un, de langue française, a constamment affiché un comportement divisé entre plusieurs alternatives, mais clairement favorable à l’augmentation des pouvoirs de l’État provincial, source de sa pérennité. L’autre, de langue anglaise, s’est montré uni dans son rejet de l’indépendance et du nationalisme québécois, comptant sur le gouvernement fédéral pour assurer la défense de ses intérêts.

Leur conflit déborde de loin la question du statut politique du Québec et la question linguistique. Chacun réinterprète à sa manière chaque enjeu politique. Même dans la présente époque de « recul » des partis indépendantistes, le clivage sur la question nationale préside toujours à la répartition de la majorité des sièges, à la formation des gouvernements et des administrations. Dans toutes les agglomérations québécoises, les mêmes factions s’affrontent quant à la place à donner à l’État dans l’économie, ce qui inclut les politiques visant à assurer la pérennité de la majorité francophone, et l’orientation particulière des politiques de sélection et d’intégration des immigrants. Immigrer au Québec, c’est arriver sous cette dualité, s’inscrire en lien avec l’une ou l’autre faction politique. Évidemment, la langue d’intégration n’est pas sans conséquence politique : les immigrants francophones ou francisés s’alignent sur les natifs francophones, tandis que les immigrants anglophones ou anglicisés, ou plutôt, tout simplement, les non francisés, refusent de soutenir les partis nationalistes.

2- Le paradoxe de l’échec du nationalisme économique québécois


Divisée politiquement, cette société l’est aussi économiquement, entraînant les immigrés dans son sillage. Deux réseaux économiques y sont en rivalité, en concurrence pour l’obtention des ressources de l’État. L’un est un réseau économique de langue française, l’autre, un réseau de langue anglaise. Le premier est démographiquement très majoritaire au Québec, tout autant qu’il est très minoritaire au Canada et minuscule en Amérique du Nord. Et inversement pour le second. Outre la démographie, les deux réseaux s’appuient sur les institutions publiques qui ont été historiquement dévolues anciennement aux catholiques et aux protestants, puis aux Canadiens français et aux Canadiens anglais, aux Québécois et aux Canadiens anglais (écoles et commissions scolaires, universités, hôpitaux et réseaux de services sociaux).

Chacun de ces réseaux économiques propose des conditions particulières de francisation et d’anglicisation selon l’utilité relative de chaque langue. Par exemple, connaître le français dans le réseau dominé par l’anglais n’offre qu’un faible avantage en comparaison avec la connaissance de l’anglais. Sous cette dichotomie fort ancienne, ainsi que le décrivait la Commission Laurendeau-Dunton en 1968, l’économie québécoise était parcourue d’une division culturelle du travail qui plaçait, parmi quatorze groupes ethniques, les Anglo-saxons au sommet et les Canadiens français aux plus bas échelons, en compagnie des Italiens et des autochtones. Francisation et intégration socio-économique des immigrants dans le réseau français se sont révélées, aux débuts de la Révolution tranquille, marginales.

La constitution du « Québec Inc. » et sa célébration au milieu des années 1980 devaient avoir renversé cette division culturelle du travail. Selon la « Légende du Québec Inc. », les francophones sont parvenus, grâce à leur bilinguisme, à rejoindre et même à dépasser les revenus de leurs compatriotes anglo-québécois (voir Dominique Lemay, La différenciation des revenus du travail en fonction des groupes linguistiques au Québec). Ce ne sont pas, en réalité, les francophones, mais les francophones bilingues qui ont doublé les anglophones unilingues, et ceux-ci demeuraient nettement devant les francophones unilingues et les allophones ne parlant ni l’une ni l’autre langue. Le bilinguisme, présenté comme « voie royale d’accès à la richesse », reflète ici les parcours individuels centrés sur l’utilité de l’anglais : ce n’est pas en vertu de leur maîtrise du français qu’ils ont réussi, mais en vertu de leur maîtrise de l’anglais. Nonobstant le bilinguisme, après plus de 50 ans de déploiement de l’État providence et de rééquilibrage des forces du marché, d’interventions favorables aux petites et moyennes entreprises, royaumes des francophones, dans une société en principe plus francophone que jamais sur le plan démographique, l’anglais permet toujours plus que le français d’accéder à des situations économiques plus favorables, ce qu’ont confirmé les recensements des années 2000. 

3- Le paradoxe chez les immigrés : les sélectionnés en situation d’échec


Cet échec socio-économique du français, chez les natifs, s’est répercuté chez les immigrés, ce qui a remis en cause les politiques d’immigration. Chez les immigrés, les unilingues anglais – en ne considérant que les langues française et anglaise – connaissent un sort semblable aux bilingues anglais-français, loin devant les unilingues français qui, eux, sont plus proches de ceux qui ne connaissent ni le français, ni l’anglais. Comme les bilingues, les unilingues anglais présentent une scolarité plus élevée, des emplois davantage concentrés dans les secteurs d’activité économique les plus payants, de plus fortes proportions d’emplois dans les professions les plus payantes, de plus fortes proportions d’effectifs au travail, des revenus plus élevés contre moins de chômage et moins de prestataires de la sécurité du revenu [3]. Au point où seule la proportion des immigrés unilingues français régresse avec le temps passé au Québec, contrairement à la proportion des immigrés unilingues anglais. 

Pourquoi une telle situation, puisque les unilingues français sont plus souvent sélectionnés et sont autant originaires d’Europe que les unilingues anglais ? Pourquoi ce qui devrait rationnellement fonctionner, une sélection soignée, réalisée surtout en fonction des besoins de l’économie québécoise, se termine-t-il pourtant en échec, jusqu’à amener des voix importantes, comme celle de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, à réclamer des changements aux critères de sélection, dont le largage du français ? Cette option, le gouvernement du Québec l’a déjà suivie : depuis l’automne 2006, il pratique la dissociation entre la connaissance du français et l’admission au Québec. En valorisant de manière importante les autres critères, il est devenu possible d’être admis sans parler le moindre mot de français, malgré (ou grâce à) un séjour de quelques années au Québec, couronné par un diplôme dans une université de langue anglaise, ou grâce à un séjour réalisé en vertu d’une offre d’emploi privilégiée pour les travailleurs temporaires, surtout si le candidat satisfaisait aux critères de l’âge, de la connaissance de l’anglais, du domaine de formation et du diplôme obtenu en terre québécoise, de l’expérience, du nombre d’enfants, dans le cas des couples. 

Que la communauté anglophone soit demeurée au sommet de la division culturelle du travail constitue en soi un paradoxe après un demi-siècle d’action de l’État. Un paradoxe d’autant plus imposant que la communauté québécoise d’origine britannique, qui détenait jadis les rênes du pouvoir économique au Québec, n’est plus et que la communauté anglophone d’aujourd’hui n’est dorénavant qu’un collage de sources diversifiées, laissant large place aux flux migratoires. Il est d’autant plus difficile de comprendre comment ce regroupement hétéroclite a pu damer le pion aux natifs quand on considère que l’appartenance aux réseaux est « cruciale » pour la réussite socio-économique, laquelle est précisément l’apanage des natifs. De tels échecs, celui du réseau économique des natifs francophones et celui de l’intégration socio-économique des immigrants dans le réseau français, sont majeurs et se répercutent directement sur la francisation. Impossible de les expliquer par la démographie puisque la communauté anglophone est en pleine déroute.

4- La communauté anglophone, un radeau en perdition ?


Thèse dominante, la communauté anglophone québécoise est un radeau en perdition, une communauté qui ne cesse de s’étioler depuis un demi-siècle. Certains indicateurs sont effectivement dans le rouge. Le plus important d’entre eux se rapporte aux soldes migratoires interprovinciaux. Majoritairement constitués d’anglophones selon la langue maternelle (70 %), plus encore selon la langue parlée à la maison (environ 85 %), ils sont exclusivement anglophones selon la « première langue officielle parlée ». De 1966 à 2011, la perte est de près de 500 000 anglophones [4]. Ce phénomène est à la fois continu et de très grande ampleur, impliquant d’énormes coûts humains et financiers. 

Parallèlement à ces départs (en moyenne 11 000/an), d’autres indicateurs sont négatifs : celui des effectifs d’origine ethnique britannique – de 650 000 réponses uniques en 1971 à environ 480 000 en 1991, probablement la moitié moins vingt ans plus tard –, des effectifs de langue maternelle anglaise – de 800 000 anglophones en 1971 à 615 000 en 2011 – et des effectifs de langue anglaise le plus souvent parlée à la maison – de 900 000 anglophones en 1971 à 800 000 en 2011. Même les effectifs selon la première langue officielle parlée indiquent que les 992 000 anglophones de 1971 ont connu un déclin en nombres absolus jusqu’en 2001, pour retrouver le même niveau en 2006. La stabilité 1971-2006 masque cependant un déclin lorsque reportée sur la population totale : les effectifs passent de 16,5 % de la population en 1971 à 13,4 % en 2006, ainsi que le soulignaient les analystes de Statistique Canada Corbeil, Chavez et Pereira (ibid.).

5- La communauté anglo-québécoise, une communauté en expansion


En 2011, les effectifs anglophones selon la première langue officielle parlée atteignaient 1 058 000 individus. Par rapport aux effectifs qui ressemblaient le plus aux effectifs britanniques – lesquels s’élevaient à 251 000 Anglo-québécois selon la langue maternelle anglaise, nés au Québec de parents nés au Canada –, l’écart s’élevait à 800 000 personnes. En 1971, cet écart entre anglophones selon la première langue officielle parlée et Britanniques était bien inférieur, à tel point qu’une forte majorité des anglophones comptait au moins une origine ethnique britannique (voir Pierre Serré, « Une minorité factice »).

En réponse à ses pertes d’un demi-million d’individus via les soldes migratoires interprovinciaux, la communauté anglo-québécoise s’est radicalement transformée, si bien que le noyau s’est progressivement adjoint des milliers de « néo-anglophones ». En 2006-2011, ce noyau comptait 251 000 Anglo-québécois contre 807 000 néo-anglophones issus de sources diverses, constituant ainsi une nouvelle « communauté anglophone » de 1 058 000 personnes – évidemment, si la totalité des émigrants anglophones était restée au Québec, ce dernier aurait compté davantage d’effectifs d’origine britannique, mais sans doute moins de néo-anglophones, les emplois demeurant alors occupés. Quel que soit le rapport entre ces effectifs, il reste que les anglophones ont connu une formidable phase d’expansion tandis que le Québec, lui, a connu une formidable phase d’anglicisation. En outre, les 800 000 néo-anglophones qui ont été anglicisés ou qui sont demeurés anglophones à un degré quelconque n’ont pas été francisés.

Ces effectifs anglophones ou anglicisés proviennent de diverses sources : de langue maternelle anglaise, on comptait 63 000 natifs du Québec de parents nés au Canada, 140 000 enfants d’immigrés et 74 000 immigrés, 118 000 nés dans une autre province et 24 000 résidents non permanents. À ces effectifs s’ajoutaient 181 000 personnes de langue maternelle française ou autre(s), mais de langue anglaise le plus souvent parlée à la maison, et 207 000 personnes de langue le plus souvent parlée à la maison française ou autre(s), mais de première langue officielle parlée anglaise. Aucun de ces sous-groupes n’aurait normalement dû se joindre à un groupe aussi minoritaire que la communauté anglo-québécoise, dont les 251 000 personnes au Québec ne représentaient que 3 % de la population du Québec – on ne comptait que 168 000 Anglo-québécois dans la région montréalaise. Au total, près de la moitié d’entre eux étaient issus de couples francophones ou allophones. Mais là n’est pas la question.

Cette évolution illustre plutôt la portée très modeste des politiques linguistiques adoptées au cours des dernières décennies, incluant la Charte de la langue française – la Loi 101. Vraie, la communauté anglo-québécoise n’avait pas les capacités démographiques pour fournir la main-d’œuvre nécessaire capable de s’exprimer en anglais, à la fois dans les institutions et dans les entreprises fonctionnant en anglais. Vraie, elle était tout autant incapable de fournir le million de consommateurs et de citoyens anglophones justifiant l’existence de ces institutions de langue anglaise. Mais en dépit des législations linguistiques visant à protéger le français, la communauté anglo-québécoise est parvenue à rester au sommet de la division culturelle du travail et à accaparer une part extraordinaire de l’immigration, plusieurs fois supérieures à son propre poids dans la société québécoise – le rapport entre les 250 000 Anglo-québécois et les six millions de francophones est de 1 contre 24.

6- L’État québécois rejoint l’État fédéral


Des législations provinciales visant à protéger le français, le succès le plus important est relié à la Charte de la langue française, plus spécialement l’utilisation de la contrainte sur les choix individuels, s’agissant de la scolarisation des enfants immigrants et des enfants d’immigrants – en plus des enfants des parents francophones. Pourtant, les enfants immigrants n’ont jamais représenté plus que 15 % du total des effectifs immigrants. Le libre choix, impensable pour les immigrants et pour leurs enfants, est demeuré entier pour les adultes, 85 % des effectifs. Or des enfants élevés en anglais dans un environnement familial anglais, malgré l’obligation qui leur est faite de fréquenter les écoles primaires et secondaires françaises, deviennent de purs anglophones et n’ont presque aucune propension à adopter le français comme langue d’usage à la maison. Chez ces enfants, les probabilités de substitutions linguistiques nettes de l’anglais vers le français est de l’ordre de 0 % à 5 % [5].

La Charte de la langue française a consacré le libre choix dans l’accès aux services publics provinciaux. L’État du Québec n’a jamais lié le financement des institutions publiques de langue anglaise à l’évolution des effectifs de la communauté qui y avaient normalement droit – de par l’imposition de la loi du plus fort en 1840 et en 1867; il était toutefois prévu que le financement des écoles était lié aux confessions religieuses, non aux effectifs linguistiques. L’État québécois s’est progressivement engagé à fournir tous ses services dans les deux langues, du moment que la demande était formulée et qu’elle était suffisante, mais toujours sans égard aux origines des citoyens. Ceux-ci pouvaient venir d’Inde, des Antilles ou de la planète Mars, du moment qu’ils demandaient à être servis en anglais, l’État québécois leur répondait comme s’il était normal de les servir dans une autre langue que la langue nationale du Québec, quitte à ce que ce soit dans une langue différente de leur langue maternelle ou de leur langue parlée le plus souvent à la maison. L’affaire est d’ampleur : il y a quelques années, 75 % des nouveaux immigrants étaient désignés anglophones par l’État, si bien qu’ils pouvaient obtenir que l’État communique avec eux leur vie durant en anglais. Aujourd’hui, l’État québécois utilise le même critère que le gouvernement fédéral pour estimer les effectifs à desservir en anglais : la « première langue officielle », conçue par le gouvernement fédéral dans sa Loi sur les langues officielles.

7- Des institutions anglicisantes et une minorité dynamique


On ne saurait concevoir plus dynamique que la minorité anglo-québécoise. Offrant des milliers d’emplois dans des institutions dix fois trop grandes pour elle, elle s’appuie sur l’État pour financer ses propres institutions, avec suffisamment d’autonomie pour modérer les vagues de compressions et d’austérité qui frappent les institutions de langue française. Jamais oubliée par les entreprises étrangères, elle obtient l’aide du gouvernement fédéral et celle d’amples fondations privées. Préconisant les formations bilingues, elle pige dans les effectifs fraîchement formés partout au Québec comme à l’étranger, mais elle « n’embauche » ni chômeurs ni bénéficiaires de la sécurité du revenu, cette tâche incombant évidemment à l’État. Ainsi libérée, ses statistiques de scolarité, d’emploi et de revenu sont excellentes puisqu’elle ne soutient pas les plus mal pris. Citée en exemple par le reste de la société, elle réclame l’autonomie des institutions publiques, le démantèlement de l’État. Le retour à la loi du plus fort.

La communauté anglophone anglicise au-delà de tous les rapports français/anglais concevables. Elle fait venir du reste du Canada et de l’étranger, accueille les effectifs immigrants, assimile ceux-là et recrute chez les francophones. Elle assimile ou intègre linguistiquement dans des institutions de langue anglaise où désormais les Anglo-québécois ne représentent qu’une fraction des travailleurs et de la clientèle. Cerise sur le sundae, elle forme et prépare tranquillement de nouvelles cohortes de travailleurs en vue de leur départ du Québec. Trônant au sommet de la division culturelle du travail, la minorité anglophone mène le jeu. Ce n’est pas ici le bilinguisme des francophones qui fait la différence. Dans une société où le français tiendrait le haut du pavé, le bilinguisme ne servirait qu’aux emplois d’interface, essentiellement avec l’étranger. C’est le fait de travailler dans le réseau économique de langue anglaise, un réseau en mal de main-d’œuvre qui intègre et qui assimile par le haut de la pyramide sociale. Quant au réseau de langue française, où le rapport entre l’offre et la demande est plus serré, il récupère en plus les laissés pour compte, intègre et assimile essentiellement par le bas.

Conclusion : l’intégration et la francisation dans un État anglicisant


L’expansion du secteur public s’est accompagnée d’une extraordinaire phase d’anglicisation pour le Québec. L’immigrant à qui on en avait vanté le caractère français s’est vu limité dans ses aspirations, lorsque refoulé dans le réseau français, loin des nombreux emplois offerts dans les institutions et les entreprises les plus payantes, loin du financement fédéral et privé. Le réseau anglais a effectivement comme caractéristique d’avoir de graves et constantes pénuries d’employés et de clients, l’obligeant à recruter à l’extérieur de la communauté par tous les moyens. Cinquante ans après la Révolution tranquille, même si la communauté d’origine britannique a pour ainsi dire disparu, la communauté anglophone a continué à croître en vertu d’une sur-assimilation et d’une sur-intégration dans le réseau anglais, impliquant immigrés et natifs. Malgré un noyau historique diminué, l’attrait de l’anglais est demeuré intact, et les coûts à payer, énormes.

Pour qu’un tel système économique ait pu se développer et qu’il continue à le faire, il faut qu’il soit assis sur une solide volonté politique, génératrice d’effets délétères sur le réseau économique de langue française. L’analyse trop souvent négligée de cette volonté politique exige que soit menée simultanément, une réflexion sur les effets politiques du type de régime politique et des institutions – dont le mode de scrutin –, sur la démographie et l’immigration, sur les conséquences des attitudes et des comportements électoraux en rapport avec la dynamique d’intégration socio-économique et de francisation.

____________________________________________________________

  [1] L’auteur est spécialiste de sociologie électorale. Il a occupé plusieurs postes au sein du ministère québécois de l’Immigration, notamment à titre de représentant du ministère au sein du « Comité interministériel chargé d’étudier les moyens d’influer sur la courbe démographique », à titre de chercheur et à titre d’agent d’immigration, spécialisé en recrutement d’immigrants. il a également été conseillé spécial du ministre responsable de la réforme des institutions démocratiques au moment des États généraux sur la réforme des institutions, en 2002-2003.
  [2] Selon les termes en usage au ministère de l’Immigration du Québec, immigrant réfère au processus d’immigration, tandis qu’immigré réfère aux stocks présents sur le territoire. Ministère de l’Immigration pour simplifier les multiples changements de nom des vingt dernières années. 
  [3] Les données officielles fédérales comme provinciales sont plutôt rares. On note tout de même quelques fichiers croisés partiels pour les recensements de 2006 et de 2011. Pour 2001, voir Serré, Pierre, avec la collaboration de Castonguay, Charles. 2003. « Portrait d’une langue seconde : le français comme langue de travail au Québec au recensement de 2001 », L’Action nationale, vol. 92, no. 9, septembre.
  [4] Pour 1976-2006, voir Corbeil, Jean-Pierre, Chavez, Brigitte, Pereira, Daniel. 2010. Portrait des minorités de langue officielle au Canada : les anglophones du Québec, Statistique Canada, Division de la statistique sociale et autochtone, Ministère de l’Industrie, Ottawa, 122 p., catalogue no. 89-642-X no. 002. Pour 1966-1971, Statistique Canada. Recensement de 1971, données sur microfiches 71-374, tab. 54; pour 1971-1976 : Lachapelle, Réjean et Henripin, Jacques. 1980. La situation démolinguistique au Canada, évolution passée et prospective, Montréal, Institut de recherches politiques, 391 p.; et pour 1966-1981, Baillargeon, Mireille. 1986. Recensement de 1981, compilations spéciales, micro-fiches 81-014, tableaux 12 à 14 : 132. Pour 2006-2011, Statistique Canada. Province ou territoire de résidence 5 ans auparavant, langue maternelle, groupes d'âge et sexe pour les migrants interprovinciaux âgés de 5 ans et plus dans les ménages privés du Canada, provinces et territoires, Tableaux de données, Enquête nationale auprès des ménages de 2011, fichier 99-013-X2011031.
[5] Probabilité nette. Voir Statistique Canada. Langue maternelle, langue parlée le plus souvent à la maison, autre langue parlée régulièrement à la maison, première langue officielle parlée, statut d'immigrant et période d'immigration, groupes d'âge et sexe pour la population dans les ménages privés du Canada, provinces, territoires, régions métropolitaines de recensement et agglomérations de recensement, tableau de données de l’Enquête nationale auprès des ménages de 2011, fichier Beyond 20/20 no 99-010-X2011031. Nos calculs. Ces données sont identiques à celles calculées pour les recensements de 1996, de 2001 et de 2006.
 

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